Témoignages : « Je lis votre livre et je mets enfin des mots, grâce à vous, sur des choses que je n'arrivais pas à expliquer, encore merci pour tous ces éclairages, en espérant qu'un jour nos jeunes sortiront de ce fléau ». 

« A sa lecture, nous avons l'impression que l'on y parle de nous, tellement c'est vrai ».

 « J'aurais pu écrire ce livre. Toutes les pages, de la première à la dernière, sont le reflet de ce que je vis, pense et crie depuis 3 ans... Je ne fume pas... mais le cannabis m'a détruite ».

 
   ...    « Votre livre nous a apporté des réponses à tant de questions que nous nous posions jusque-là et pour lesquelles aucun organisme n'avait pu nous répondre »
 
 
"Le problème central de la prévention est la conviction des adultes"
 
Evelyne Sullerot

 

Dépendances et liberté


Sans libre arbitre, la liberté est impossible et il n’y a aucun chemin de libération.


Marie-Françoise CAMUS-LIMAGNE

 

Site de l’association Le Phare, familles face à la drogue
http://drogues.familles.free.fr

http://drogues-familles.ovh

Contact : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Marie-Françoise CAMUS-LIMAGNE est mère de quatre enfants et grand-mère. Présidente de l’association Le Phare, elle est diplômée de toxicomanie-dopage de l’Université de médecine d’Angers.

 

DEPENDANCES ET LIBERTE

 

SOMMAIRE

 

Introduction

 

1. L’attente de la guérison


Le moindre mal
- La vigilance, indiscrétion ou respect de la personne ?
- Les manifestations de tendresse, régression affective ou besoin de renaître ?
- La fermeté, signifiée dans les conflits et la confiance
- l’écoute, au-delà des dissimulations et des mensonges
- Le sentiment de vide et le silence

 

2. La relation d’aide


Les aides possibles
Les limites de la psychanalyse
La nécessité de parler
Les thérapies comportementales et cognitives
La prévention
Le partenariat

 

3. Le rétablissement


L’acceptation de la réalité
La saveur sensorielle et la rééducation des sensations, la respiration
La peur vaincue, la gestion des émotions
La restauration du sens moral
- Liberté et libre-arbitre
- Liberté et réalisation de soi
- Prohibition et « ordre moral »
- La loi morale

Le gout de la beauté
La capacité de dire « je » et la création de liens humains véritables et choisis
La responsabilisation de ses actes et de son devenir

Conclusion

Annexe A : Savoir dire non à la drogue
- différence entre un produit toxique et la drogue
- Dépendance et addiction
- Résistance à la banalisation du cannabis

Annexe B : Témoignages
- Moins ça dure, moins c’est dur !
- Une prévention de rue spontanée
- La drogue conduit à la mort, parfois très vite

 

INTRODUCTION

 

Il y a dix ans seulement, jamais nous n’aurions imaginé être peu à peu plongés avec une telle intensité dans cet univers de la toxicomanie. Sans doute aurions-nous pu rester longtemps encore, comme beaucoup, sur une méconnaissance polie mais distance, qui frisait quelque peu l’indifférence. Nous comprenons d’autant mieux cette attitude que nous rencontrons maintenant bien des gens déconcertés par notre nouvel engagement : ils ne disent rien mais nous les sentons penser très fort « c’est triste, mais heureusement ce n’est pas mon problème ! ».

 

Les toxicomanies font peur, elles déshumanisent et plutôt que de faire face, beaucoup de personnes font la politique de l’autruche. Plutôt que de réfléchir à une action possible, qui accepte de voir, qui accepte de savoir ?

 

Moyennant quoi, ce fléau ne cesse de se développer et de s’en prendre de plus en plus à notre monde actuel. Force d’argent s’il en est, capable de financer le terrorisme et la guerre et de les entretenir, il fausse l’économie mondiale et provoque de graves déséquilibres humains et écologiques ! En bien des endroits, les cultures vivrières ne peuvent rivaliser avec la culture du pavot, du coca ou du cannabis. Force de la destruction des personnes autant que de l’environnement ! Nous ne pouvons ignorer ces déforestations entreprises pour faire place à des cultures meurtrières, ni la pollution des eaux qui s’ensuit. Au Mexique et en Amérique du Sud, les cuves de kérosène dans lesquelles ont macéré les feuilles de coca sont régulièrement déversées dans la nature. Le Pérou a ainsi le triste privilège d’avoir les eaux les plus polluées du monde ! Force politique dans bien des pays, où les dirigeants sont compromis dans les trafics ou réduits à l’impuissance ou encore, épuisés dans ce combat, finissent par se laisser entraîner par le courant ambiant, sans plus oser chercher endiguer quoi que ce soit. Force souterraine de dissimulation qu’aucune police du monde ne parvient à détruire ! L’arrivée sur le marché de multiples drogues de synthèse rend la surveillance des polices plus difficile encore.

 

Pourtant il est des personnes qui n’acceptent pas de s’accommoder d’un tel état de fait. Ce sont des parents ! Tant que les drogues restent un phénomène lointain, une histoire planétaire qui ne les concerne guère, ils n’osent pas trop bouger. Cependant quand ces drogues viennent rôder autour de leurs enfants, leur façon de voir et d’agir bascule et beaucoup d’entre eux se révèlent soudant prêts à tout pour protéger leurs enfants. C’est sur cette force parentale que nous misé à Lyon, en lien bien sûr avec tous ceux qui œuvrent dans le même sens, pour une meilleure résistance à la drogue et surtout une aide pour apprendre à nos enfants à s’en défendre. Travailleurs aux mains nues, nous ne vivons que par le soutien de nos bénévoles et de l’ardeur qu’ils mettent à l’ouvrage. A la puissance d’argent du monde de la toxicomanie, nous opposons la gratuité de toutes nos actions. En face de la dureté impitoyable et destructrice de la drogue, nous offrons l’accueil chaleureux et vivifiant d’une équipe soudée par l’amitié et respectueuse de la diversité de ses membres. Plutôt que de nous accommoder d’une politique d’assistance envers toute une frange de la population, -  comme si certains étaient fichés, incapables de prendre des responsabilités ou d’être réellement acteurs de leur devenir -, nous intégrons à l’équipe des personnes qui se sont libérées de toxicomanies ou sont en voie de guérison. Les unes et les autres partagent notre travail et nous réalisions que chacun a une place dans l’association, unique et aucunement interchangeable.

 

Créée en 1996, par quelques parents conscients de l’urgence à agir, l’association Le Phare interpelle maintenant des publics nouveaux, parfois inattendus. Non seulement des élus locaux de tous bords, mais des enseignants, éducateurs, psychologues, médecins et infirmières se joignent aux parents. La présence de professionnels de valeur encourage beaucoup l’équipe.  Des personnes de tous horizons découvrent leur complémentarité et apprennent à se connaître et s’apprécier sans idées préconçues. L’une observait ainsi : « Tiens, nous n’aurions jamais cru ressentir les choses de façon si semblable avec cet homme-là, son système de pensée paraissait bien éloigné du nôtre ! » En fait ces deux personnes s’étaient trouvées réunies dans la connaissance intuitive de la personne blessée par sa toxicomanie et là, il est une approche qui ne trompe pas !

 

L’association se veut soutien des familles confrontées à un problème de drogue, aide également pour tous les éducateurs, principalement les parents et les enseignants, véritablement soucieux de prévention.

 

Non seulement nous restons à l’écoute des situations particulières, mais nous organisons régulièrement des conférences, des rencontres, des réunions de formation et d’information. Nous invitions des spécialistes qui aident le public à une meilleure prise de conscience des situations à risques. Le Docteur Morélis, pharmacologue, ne ménage pas sa peine et multiplie les rencontres avec les parents et les lycéens. Grâce à lui, les personnes formées à Phare apprennent les mécanismes d’action des drogues sur le système nerveux central. Même si ces connaissances ne sont pas suffisantes pour prévenir la prise de drogue et à plus forte raison l’enrayer, ces bases scientifiques sont indispensables pour être crédibles. Nous sommes ainsi fiers dans l’association de la capacité de nombreuses personnes, sans formation médicale préalable, à comprendre l’enjeu de cet enseignement. Les parents n’hésitent pas alors à discuter avec leur médecin généraliste de la thèse de Docteur Chamayou¹ ou du rapport de L’Inserm² sur le Cannabis, au besoin de lui apporter des documents dont il n’aurait pas encore pris connaissance. Et réciproquement, des médecins sélectionnent pour nous des articles médicaux intéressants.

 

Quand un membre d’une famille est touché, se pose la question : comment l’aider ou le soutenir ? Pour tous il s’agit d’une épreuve extrêmement douloureuse.

 

Parfois, c’est l’usager de drogues, lui-même qui voudrait protéger sa famille. Tel jeune mineur, placé en garde à vue, redoute principalement que l’on prévienne ses parents. « Qu’est ce que ma mère va penser ? » Tel autre ne veut surtout pas avertir sa famille de son incarcération. C’est à nous d’aller le voir à la prison Saint-Paul, près de la gare Perrache. Il a demandé à ne pas partir dans un autre centre de détention pour mieux rester en contact avec nous. Ailleurs qui irait le voir ? Il retournera chez lui seulement quand il ira bien et aura un vrai travail !

 


¹ Dr CHAMAYOU
, Les dangers du haschich : les dernières découvertes scientifiques sur le cannabis, septembre 2002, disponible sur http://www.lehavresante.com
² Expertise collective Cannabis. Quels effets sur le comportement et la santé ? ISBN 2-85598-800-4, novembre 2001. Les éditions Inserm, 101 rue de Tolbiac, 75013 PARIS

 


 

Douloureuse expérience de la drogue que les personnes concernées souhaiteraient dissimuler à leurs proches : la famille mérite mieux que le spectacle d’une déchéance. Et en même temps, il n’est pas possible de la lui cacher très longtemps. Les parents qui aiment ont des antennes et si peu avertis qu’ils soient, ils soupçonnent vite que quelque chose ne tourne pas rond. Avant de savoir, ils ressentent. Avant même l’évidence des preuves, une conviction intime se fait progressivement jour en eux. Est-ce un mauvais cauchemar ou une réalité ? Cette période d’ignorance est très inconfortable.

 

L’inquiétude est sous-jacente tout au long de la prise de conscience ! Jusqu’où exactement va le mal ? Jusqu’où mon enfant est-il touché ? Que faire pour le sauver à tout prix ? La famille ne peut se résigner à la perte d’un des siens, chair de sa chair. Elle voudrait comprendre et n’y parvient pas. Abasourdie, elle se sent dans l’impossibilité d’échapper ainsi à cette pieuvre qui s’installe au foyer³. Les autres, parents, frères ou sœurs, parfois aussi conjoints ou même enfants, restent là impuissants et ne savent que faire.

 

Attendre, mais attendre quoi ? Que nos enfants soient un peu plus abîmés ? Attendre sans rien faire et laisser faire ? Nous agiter et déclencher des catastrophes en cascade qui entraînent une consommation de produits de plus en plus grave ? De tous côtés, c’est l’impasse ! A moins que …

 

Nous allons dans ces pages évoquer quelques pistes qui peuvent aider à se libérer de l’esclavage des drogues.













³ Anne COPPEL l’appelle
Le Dragon domestique Albin Michel, 1989.

I – L’attente de la guérison

 

Marquons d’emblée les limites d’action de la famille, quelle qu’elle soit, famille biologique ou communauté de vie, au service de ses membres. Jamais quelqu’un ne peut décider à la place d’un autre. C’est à la personne elle-même qu’il appartient de vouloir guérir. En est-elle capable ? Rarement, si elle ne sent pas proche d’elle un environnement porteur : une ou plusieurs personnes prêtes à la soutenir dans son désir. La famille peut, quant à elle, tendre la main à celui veut se battre et s’en sortir. Elle ne peut forcer personne ni se substituer à qui que ce soit. Elle ne sauvera pas quelqu’un malgré lui. Il s’ensuit une position délicate et difficile, faite d’attente. Sur le qui vive dans un premier temps, la famille imagine des solutions, invente et met en place des stratégies. Aucune ne semble correspondre et puis, peu à peu, alors que l’entourage n’y croyait plus et sans que l’on comprenne exactement pourquoi, une énième sollicitation paraît plus appropriée face à une personne plus réceptive. Travail toujours à recommencer, car c’est une multiplicité de convergences qui permet de voir le bout du tunnel. Une seule proposition serait le plus souvent vouée à l’échec.

 

Marie Cardinal raconte cet accompagnement d’une mère, auprès de sa fille, toxicomane⁴. Comment un jour Laure s’est-elle trouvée assez forte pour décrocher de la drogue, alors que durant plusieurs années, cela n’a pas été possible, malgré l’arrêt du travail de sa mère pour veiller sur elle ? « La façon dont Laure s’est tirée de la drogue à été pour moi une énigme encore plus grande que son incapacité, pendant trois ans, à s’en sortir. »⁵

Un jeune homme dépendant de l’alcool est maintenant abstinent nous disait : « Pour les familles, c’est encore plus dur que pour nous, car elles ne peuvent qu’attendre, alors que nous, nous savons en nous-mêmes que nous avons le pouvoir de décision !» Et pourtant cet homme avait été jusqu’au bout de la déréliction. Il avait été sauvé de justesse d’une tentative de suicide par son amie. Réalisant à quel point il était aimé, il a alors décidé de se soigner, de se marier et il est devenu papa d’une délicieuse petite fille.

 

Si l’attente des proches a ainsi des limites incontournables, ce n’est pas pour autant une attente stérile. Sans l’attention aimante qui la caractérise, elle serait vaine. C’est le plus souvent grâce à cette attente patiente que le toxicomane trouve des repères dans les méandres de son destin. L’attente se fait parfois douloureusement longue, des rémissions ou des velléités de s’en sortir entretiennent de faux espoirs et les rechutes sont alors de plus en plus éprouvantes. Comment faire alors pour durer dans l’attente ? Comment faire pour être là, présent au moment opportun ? Comment vivre au jour le jour auprès d’une personne toxicomane ou de quelqu’un qui s’essaie à des produits et risques de devenir très vite dépendant ?

 


Si par commodité, nous employons le terme toxicomane, nous n’avons aucunement l’intention d’apposer sur qui que ce soit une telle étiquette. Si certains sont plus que d’autres enclins à prendre des produits, personne n’est programmé à devenir toxicomane selon un déterminisme inéluctable. Il est même important d’aider le consommateur à se différencier du produit qu’il prend.

Marie CARDINAL, Les grands désordres, roman, Grasset, 1987, p 236

 

Le moindre mal

 

Il a été largement expliqué que les familles deviennent co-dépendantes du toxicomane avec qui elles vivent. Tout tourne autour de lui. Son comportement conditionne ceux de ses proches.  La personne toxicomane est obsédée par la recherche du produit et ce produit devient à son tour obsession pour la famille, avec ces questions lancinantes, souvent empreintes de suspicion : « Qu’a-t-il pris aujourd’hui ? Pourquoi n’arrête-il pas ? S’est-il réapprovisionné ? Où ? Comment ? Avec qui ? » La vie de tous est comme suspendue ! Chacun semble dépendre d’une personne elle-même dépendante ! Dans l’esprit de beaucoup de thérapeutes, le co-dépendant « désigne quelqu’un qui a perdu le contrôle de sa propre vie parce qu’il a pris la responsabilité de sauver une personne dépendante d’une substance chimique. »⁶

 

Plutôt que lieu d’affection et de lien humain privilégié, la famille devient le plus souvent lieu de manipulation de la part du toxicomane qui se sert des sentiments de ceux qui l’aiment, sans état d’âme particulier, ni scrupule apparents. Tour à tour séducteur ou violent, il veut être servi et le mépris qu’il affiche pour ses proches – sans s’en rendre compte d’ailleurs – a quelque chose de froid et de glaçant. Un jeune nous disait : « Un jour, je suis monté dans l’ambulance qui conduisait ma mère, malade et inconsciente, jusqu’à l’hôpital, uniquement dans l’intention de lui voler sa bague et de la monnayer contre de la drogue. » Le voisinage s’était mépris et avait interprété cet accompagnement comme le geste d’un fils attentionné, en dépit de frasques assez visibles par ailleurs. Or ce jeune ne pensait alors qu’à une chose : s’attribuer la bague de sa mère. Il en conçut de vifs regrets par la suite. Aussi, pouvons-nous nous poser cette question : sous l’emprise de drogue, était-il lui-même ?

 

« Pour beaucoup de parents, il est impossible de croire que leur propre enfant est devenu, du fait de la toxicomanie, une sorte de robot télécommandé, répondant à d’autres lois que les leurs, et dont le seul et unique moteur est : ‘’Si je n’ai pas ma ‘dope’ dans trois heures, je suis en manque. Il faut donc que je me procure absolument ces substances ? Peu importe le prix à payer’’ ? »⁷

 

Si certaines familles se serrent les coudes, d’autres se divisent. Des couples se disputent et se déchirent, au lieu de faire front à deux, en face de la difficulté. Certains des proches ne supportent plus un comportement devenu pour eux intolérable ; ils abandonnent ceux qui espèrent encore et cela enferme les résistants dans un isolement plus radical et un chagrin plus vif. Parfois, la mère reste seule : obstinée, opiniâtre, quand il s’agit de la vie de son fils ou de sa fille, elle tentera de tenir jusqu’au bout, quoiqu’il arrive. Il est vrai que le refus d’accepter la déchéance de son enfant a conduit parfois telle mère désespérée jusqu’à l’homicide – et qui pourrait lui jeter la pierre, quand son conjoint et son entourage l’a laissée seule avec sa douleur ? Malgré tout, en dépit de quelques exceptions dramatiques, les mères se veulent un bastion de protection.



Susan FORWARD, Parents toxiques Comment échapper à leur emprise, Stock, 1989 à 2000, p. 53.

Rolf WILLE, Alerte aux parents, Trad. Et adapt. Française par Véronique Sindou, Ed. Brepols, 23 rue des Grands Augustins 75006 Paris, 1996, C.H. Beck’sche Verlagsbuchhandlung, Munich, 1994


 

Les psychologues s’appliquent à mettre en évidence cette co-dépendance familiale. Il faut bien commencer par admettre ce qui se passe pour pouvoir aider efficacement. Cela ne la supprime pas pour autant, même si cet éclairage peut aider à mieux départager ce qui est acceptable ou inadmissible.

 

Nous voudrions, quant à nous, réfléchir sur la nécessité du moindre mal. Déjà l’expression inquiète. Qu’entendons-nous par là ? Chercherions-nous à justifier l’injustifiable ? A mettre en valeur l’inacceptable ? Bien sûr que non !

 

Il s’agit simplement de prendre en compte la réalité. Il est des étapes à respecter pour accompagner quelqu’un jusqu’à sa décision de rompre avec ses dépendances. L’entourage a beau rêver à ce choix du refus systématique de la drogue, la détermination du sujet est parfois bien lointaine encore. Ceux qui vivent au quotidien près de lui ne le savent que trop ! Il ne suffit pas de désirer que la situation change pour la faire évoluer. Le plus souvent, il faut chercher dans l’urgence à limiter le plus possible les dégâts. Chez celui qui prend des risques inconsidérés pour son état mental et même sa vie, les états critiques ne sont que trop fréquents. Paradoxalement ces crises, pour multiples qu’elles soient, ne permettent pas pour autant de précipiter des protocoles de soins qui seraient voués à l’échec sans une motivation et une préparation suffisantes ? Tout au plus, et c’est déjà considérable, peuvent-elles peu à peu poser des jalons précieux pour l’avenir, dès que la lecture des évènements sera possible.

 

Nous sommes conscients que l’expérience de ces étapes n’est pas le fait systématique de toutes les familles. Il est des familles mortifères comme il est des parents toxiques ! Sans doute, dans ces cas-là, les observations seraient différentes. Les nôtres sont plutôt le reflet des confidences reçues au sein de l’association par des parents de bonne volonté qui, en attendant le mieux, réfléchissent aux moyens de mettre en œuvre.

 

Comment composer avec une personne en souffrance qu’il faut accueillir avec son mal et ses maladies ? Les proches se posent nécessairement cette question, lorsqu’ils refusent de rejeter celui qui pose problème ou de nier l’évidence. Le déni est aussi une attitude logique, plus fréquente chez le toxicomane que pour sa famille : celui qui n’utilise pas de produit y voit certes plus clair, même si dans un premier temps l’affection aveugle quelquefois !

 

Tout n’est pas blanc ou noir d’emblée. La dépendance ne s’extirpe pas par un tour de magie : l’accompagnement familial exige beaucoup d’attention bienveillante et de fermeté. Si déjà en éducation, les parents avancent sur la corde raide, là plus qu’ailleurs, il est impératif d’éviter les faux-pas !

 

Après le plus souvent une attitude de révolte et de lutte, l’entourage le sent et s’interdit toute parole malencontreuse ou geste inadapté. Chacun offre le meilleur de lui-même, car aucune autre solution n’est pensable : « Si vous accompagnez un toxico qui tente de se sevrer, si vous effectuez, à son endroit, une prise en charge globale et sauvage, alors le moindre manquement de votre part, le moindre mouvement de lassitude, tout ce qui, chez un autre ne tirerait guère à conséquence, le renvoient brutalement à son traumatisme primitif et ce, avec une intensité telle que vous risquez de créer en lui des dégâts insoupçonnables. Aussi faut-il choisir : ou vous donnez tout, ou vous ne donnez rien ; car vous devez savoir que vous aurez à faire face à une demande de chaque instant et que chaque compromis, chaque demi-mesure seront vécus comme d’intolérables blessures. »

 

Par la suite, les familles s’étonnent elles-mêmes de leurs résistance, leur capacité à porter, supporter leur enfant qui prend de la drogue. Car comment vivre à longueur de mois, d’années avec ce problème toujours présent qui marque et empoisonne toutes les relations ? La question ne trouve pas de solution instantanée. Certes, des mesures radicales ont parfois porté du fruit immédiat. Ainsi cette mère kabyle, ne sachant ni lire ni écrire, mais apprenant la situation de son fils à Paris, est venue le chercher et a veillé sur lui dans l’isolement des montagnes de Kabylie jusqu’à la guérison : ce garçon sorti fortifié de l’épreuve est retourné à Paris par la suite et est devenu un éducateur de valeur⁹. Le Père Jaouen, lui, a osé proposer à des jeunes motivés des embarquements sur le Bel Espoir. Quand bien même, les poches auraient été pleines de toxiques au départ du bateau, les provisions se seraient vite épuisées. Quelques mois plus tard, les jeunes gens qui débarquaient à terre éclataient d’une santé physique et mentale retrouvée et faisaient vraiment plaisir à voir.

 

Tout le monde ne trouve pas comme il voudrait un environnement sans drogue et les solutions extrêmes ne sont pas des modèles pour tous. Il va falloir tenir compte du monde extérieur, comme il est. Comment se manifeste alors ce moindre mal dans lequel les familles s’enlisent ?

 

Ne serait-il pas cette tentative de conciliation entre la réalité et l’idéal, le chemin obligé vers un mieux pour la personne dépendante ? Aucune mesure, bien sûr, ne s’avère jamais totalement adéquate et les adaptations continuelles demandent humilité et renoncements.

Plutôt que de chercher à analyser le moindre mal de façon exhaustive, efforçons-nous d’en observer quelques aspects.

 

La vigilance, indiscrétion ou respect de la personne ?

 

Dans une éducation habituelle, la prise d’autonomie de l’enfant est progressive. Certes il y a des variantes. Tel enfant est plus vite débrouillé que tel autre et les parents ne redoutent pas de lui laisser alors plus d’initiatives. Telle mère est plus craintive et accompagnera plus longtemps son petit sur les trajets d’école. Les contraintes de la vie aussi s’en mêleront et parents et enfants devront de toute façon y faire face.

 

Avec l’autonomie qui se gagne ainsi, les enfants forgent peu à peur leur for intérieur, dans l’intimité de leur jardin secret, là où ils prennent conscience d’être eux-mêmes et où il ne ferait pas bon s’immiscer. Cette prise d’autonomie se réalise grâce à une confiance de plus en plus grande accordée à l’enfant, puis au jeune.


Dr Claude OLIEVENSTEIN, Il n’y a pas de drogués heureux, Laffont, 1977, le Livre de poche, p.218.
Cité par le CNID, Comité National d’Information sur la Drogue, B.P. 55 95210 Saint-Gratien.

 

Les parents lui font confiance petit pour acheter le pain tout près de la  maison, quand il n’y a pas de rue à traverser, puis pour aller à l’école tout seul, voyager en train sans accompagnateur, enfin prendre des initiatives de plus en plus conséquentes, organiser ses loisirs, choisir ses études et son futur métier. Cette confiance parentale éveille la confiance de l’enfant en lui-même.

 

Il n’y a là de toute manière pas lieu d’exercer une surveillance spéciale, quand les rapports se passent dans l’harmonie et l’entente. Parfois les jeunes ont besoin de négocier quelque liberté supplémentaire, mais grosso modo, le comportement normal de leur âge n’inquiète personne.

 

Par contre, lorsqu’un adolescent, à travers un certain nombre de changements d’attitude, d’humeur ou de communication donnent des indices qu’il consomme des produits illicites et dangereux, le radar des parents les met en alerte. C’est malheureusement quelquefois un peu tard : il aurait mieux valu voir venir les évènements plus tôt. Beaucoup de parents ne comprennent pas assez vite d’où vient le problème, et cela accroît encore leur désarroi. Souvent ils perdent même un temps précieux à s’interroger sans réaliser exactement ce qui se passe. Leur enfant a-t-il quelque chose de grave à cacher, il vaudrait mieux savoir. Et comment savoir ? Un questionnaire en règle ne fait pas parler celui qui ne veut rien dire. « L’invitation au dialogue ne se décrète pas, de même que l’interrogatoire inquisiteur n’est pas propice aux confidences. »¹⁰. Alors les parents observent davantage. Les attitudes, les paroles, même incohérentes, surtout incohérentes, les yeux, l’odeur, les entrées et sorties de la maison, les personnes qui téléphonent ou viennent voir le jeune, tout est suspecté plus que de raison.

 

Se sentir observé ainsi à cause de l’anxiété de son entourage peut devenir insoutenable pour le jeune. Il est urgent que les proches retrouvent rapidement la sérénité s’ils veulent vraiment comprendre et aider. A chacun de mettre en œuvre les moyens les plus adaptés ! De toutes manières, les observations ainsi faites restent pour la plupart sans utilité directe, si ce n’est celle d’évaluer plus précisément la gravité des faits et permettre de modifier son attitude en fonction. Personne ne peut décider l’abandon des produits pour autrui, surtout pas les parents. Plus ceux-ci sentent et savent ce qui se passe, plus la discrétion est de mise ! Par respect pour des initiatives personnelles encore fragiles et parfois malencontreuses, il faut savoir ne pas importuner ni agacer. Se taire à ces moments-là n’est pas la démission mais une autre manière de se situer qui facilitera ultérieurement, les parents l’espèrent, une meilleure qualité de dialogue.

 

Plus la situation est grave et dangereuse, plus la vigilance s’impose. Certains s’astreignent, au prix d’une grosse tension nerveuse, à une vraie surveillance des objets, de l’argent, des va-et-vient des uns et des autres. Ils n’osent plus quitter leur maison en y laissant seul un adolescent ou un jeune adulte par trop déboussolé. Au besoin, ils se privent de vacances, si aucun endroit où le jeune veuille ou puisse aller n’a été trouvé. Le centre Didro dans son Manuel de Guidance thérapeutique des parents rend compte d’interrogations et de discussions entre parents de personnes dépendantes : faut-il éviter l’argent de poche, verrouiller le téléphone qui peut être un moyen par trop facile de dealer ou de se procurer

¹⁰ Dr Xavier POMMEREAU,
Quand l’adolescent va mal, éd. J.-Cl. Lattès, 1997, J’ai lu, p. 74.


des produits ? Chacun, en fait, module avec souplesse ses réactions en fonction de son enfant, du contexte de chaque situation. La rigidité en ce domaine serait sûrement une grave erreur ! De même le manque de confiance. Une mère disait n’avoir jamais renoncé à prêter à son fils sa carte bleue, malgré l’appréhension qu’elle avait eue parfois ; et celui-ci, heureux, de cette marque de confiance, n’en a
urait jamais abusé, alors que lorsqu’il disposait d’argent personnel, tout s’envolait immédiatement. Maman malheureusement trop naïve qui quelques années plus tard m’ a annoncé le décès de son enfant.

 

A moins d’être gravement destructuré avant la prise de produits, ce qui est rare, le toxicomane cherche à inscrire sa consommation dans le cadre de certaines limites, souvent contestables, variables selon les individus. Il est important d’écouter où il place ces limites, pour manifester sa confiance là où c’est encore possible, même si les barrières fixées ont fâcheusement tendance à reculer lorsque l’on compose avec la drogue. Une méfiance injustifiée serait lourde de conséquences !

 

Un détenu tombé pour des casses de vitrines en voiture-bélier s’indignait par ailleurs de la violence gratuite de jeunes qui brûlaient des voitures sans raison apparente ni bénéfice utilitaire immédiat. Ce manque de civilité le scandalisait. Jamais il n’aurait agi de la sorte ! Hiérarchie des violences surprenante : la voiture-bélier était-elle plus noble que le vandalisme ou bien la violence des autres plus abjecte que la sienne ? En fait, il s’agissait surtout de condamner une colère sans objet, inutile. Les agressions qu’il pratiquait, quant à lui, avaient un but précis et répondaient à des nécessités matérielles.

 

Un autre avait l’habitude depuis l’enfance de faire du vol à la tire. Sous l’emprise de l’alcool et de médicaments, il s’était fait souvent prendre en flagrant délit, ce qui lui avait valu de nombreux séjours en prison. Pourtant son code de l’honneur était impressionnant : jamais il n’aurait volé une connaissance, encore moins un ami. Par contre lorsqu’il s’emparait d’un porte-monnaie dans les transports en commun, il n’avait à l’époque pas du tout l’impression de mal faire, car il ne connaissait pas le propriétaire, ne se sentait aucun lien avec lui. Il avait besoin de connaître les autres pour les respecter. Alors son estime et son dévouement devenaient bouleversants, tant il savait exprimer toute la délicatesse de ses sentiments à travers un dénuement extrême.

 

La personne toxicomane est souvent d’une grande sensibilité. Même si son rapport aux autres est gravement perturbé par sa consommation, elle n’en souhaite pas moins des relations les plus normales possibles. Ne pas percevoir les efforts qu’elle fait, même maladroits, pour maintenir le contact et exprimer son affection serait infiniment regrettable et ne pas le comprendre deviendrait une forme de suspicion et de mépris terriblement destructeurs.

 

Dans quelques cas dramatiques, la vigilance s’avère payante et permet d’éviter des accidents irréversibles, violences à soi-même, délires ou tentatives de suicide. Le reste du temps, elle est lourde psychologiquement. La maison, où chacun devrait normalement se détendre, devient lieu de tension psychologique, dès que le jeune est présent. S’il n’est pas là, la tension s‘apaise quelque peu mais l’inquiétude est encore plus vive.

La vigilance provoque parfois des situations incongrues. Ainsi cette adolescente est suffoquée lorsque son plus jeune frère est sommé de la garder : « J’ouvrais la porte quand Maman a appelé Tim pour lui dire de m’accompagner. C’est vraiment le bouquet ! Me faire surveiller par mon petit frère ! »¹¹

 

Certains parents s’autorisent à fouiller les affaires de leur enfant, alors que dans une situation normale ils ne se le seraient jamais permis, d’autres s’y refusent, comprenant qu’une intrusion dans l’intimité d’un adolescent ne ferait qu’aggraver les relations. Là encore où est le mieux ou le moins mal ? Quelle que soit la stratégie adoptée, il est bon de réfléchir au revers de la médaille. Dire non et laisser faire, c’est manquer de cohérence et être complice ! Dire non et imposer sa loi sans dialogue est encore moins éducatif ! Entre ces deux attitudes extrêmes, la possibilité d’agir est ténue, mais des familles attentives et aimantes deviennent inventives. Auprès d’une personne dépendante, qui n’est pas encore vraiment motivée pour réagir et reste insuffisamment consciente des conséquences négatives de son addiction, il faut encore plus éviter d’humilier – cela blesse trop pour aider -, et se méfier de la violence projetée par des exigences formulées de façon trop péremptoire. Une mère, après voir entraîné sa fille à arrêter l’héroïne, l’a trouvée quelques semaines plus tard décédée d’une overdose. La tolérance s’était-elle déjà atténuée avant cette rechute ? Le fournisseur avait-il changé et fourni une drogue plus concentrée ? Bien entendu cette mère ne saurait être tenue responsable de cet accident. Il ne s’agit aucunement d’ajouter de la culpabilité à son chagrin. Cet exemple est seulement une incitation à la prudence pour ceux qui souhaitent à juste titre poser clairement des repères et signifier concrètement le refus de tout produit illicite à la maison. Comme pis-aller et dans le but d’envoyer quelques signaux vitaux supplémentaires, avec le risque d’ailleurs qu’ils soient mal interprétés, des parents, par souci de cohérence, cherchent à matérialiser concrètement les règles de la vie familiale. Ils refusent de prêter leur voiture –il y aurait danger à conduire. Ils jettent la résine de cannabis introduite par provocation jusque dans l’appartement malgré, l’interdiction formelle. Ils se concertent avec d’autres parents ou éducateurs pour refuser des autorisations qui se transformeraient vite en facilité à se procurer de la drogue. Parfois, ils exigent pour certains de leurs enfants des analyses d’urine régulières, quand cela les aide à arrêter. Plus vite une consommation est enrayée, mieux c’est. Les enfants ont besoin d’être sécurisées par des règles familiales fermes. Même et surtout quand ils s’y confrontent, ils recherchent une autorité solide qui les protège.

 

Lorsque lorsque l’interdit est exprimé avec autant de fermeté que de compréhension, voire un peu de complicité affective, le message peut alors passer  au moins à la longue, si ce n’est immédiatement.

 

Sans dureté, mais très clairement, avec cette intelligence du cœur et cette inventivité déployées pour ce qu’on aime, il est primordial de marquer très clairement les limites de l’inacceptable.

 

Quand les limites sont malgré tout dépassées, la vigilance se fait alors plus pressante. Il est compréhensible que lorsqu’une personne use et abuse de  l’hospitalité des siens, sans être capable de prêter attention à minimum ni aux autres, ni aux objets, la famille exerce alors un contrôle, parfois seul moyen de protection contre les méfaits d’un comportement pour le moins à risques. Pendant longtemps, cela permet seulement d’empêcher quelques dégâts matériels. Le plus important, la guérison de la personne, semble encore échapper.

 


¹¹
L’herbe bleue, journal intime d’une jeune droguée, 1972, Presses de la Cité, p. 122, traduction de Go ask Alice, 1967, Copper Penny Music Publishing Co.



 

Lorsque des parents se rendent compte de l’affaiblissement des capacités mentales de leur enfant, ils sont personnellement touchés très profondément.  Quelques-uns parmi eux ont aussi à leur tour la tentation de laisser tomber les questions d’intendance. Le sens pratique acquis précédemment sur la gestion de leurs biens n’est-il pas devenu dérisoire ? Près de quelqu’un pour qui argent et objets signifient surtout la possibilité de se procurer de la drogue, ils se sont beaucoup détachés de « leurs affaires ».  L’investissement placé jusque-là dans leur cadre de vie semble quelque peu surréaliste.  Pourquoi s’être donné tant de mal à assurer le bien-être des siens pour un tel résultat ?  Il n’empêche que « sauver les meubles», autant que faire se peut, ne pas devenir indifférent aux perturbations concrètes de la vie courante, c’est déjà ça. L’humain est étroitement imbriqué dans son environnement. Peut-être un jour, la vigilance portée envers leur enfant contribuera à une prise de conscience nécessaire à tout changement.

 

Quelques parents estiment bon de laisser visibles certaines conséquences de comportements violents liés à une consommation de drogues.  Quand les vitres sont cassées, les objets les bouteilles brisées à terre, les choses ne peuvent rester en l’état ! L’idéal serait que l’auteur de tous ces actes de vandalisme répare. Mais il n’est pas toujours en état de le faire. Ce n’est pas possible d’attendre, vivre dans l’odeur de vinasse ou les flaques de liquidités plus divers, marcher des jours entiers au milieu des débris d’objets cassés, laisser l’hiver des fenêtres sans carreaux, mais certains parents laissent intentionnellement d’autres dégâts bien visibles.  Une mère de famille n’a plus d’électricité dans plusieurs pièces de l’appartement, en particulier dans la cuisine ; Elle se débrouille avec une rallonge. Il lui semble important de rappeler où conduisent certaines « cuites », sans ressasser des reproches verbaux qui rendraient les  relations encore plus pénibles et risqueraient d’empêcher la restauration du dialogue, car ce sont souvent d’infimes détails qui permettent de retrouver le contact et d’enclencher un processus de guérison.

 

Il nous faut souligner là une différence fondamentale entre la drogue et la personne qui se drogue.  Nous le faisons à regret, car nous aimerions qu’une distinction aussi essentielle soit évidente pour tout le monde. Malheureusement ce n’est pas le cas et nous trouvons vraiment triste que certains fassent ainsi un amalgame des plus confus entre deux réalités aussi différentes : une personne blessée n’est jamais réductible à l’objet de son mal. Elle est d’abord une personne infiniment respectable à ce titre.

 

En toute logique notre refus de la drogue s’inscrit complètement dans le respect de la personne.  Qui plus est, pour des parents ou des éducateurs, responsables de leurs enfants, dans le respect de la personne en devenir.  Autant ils rejettent la drogue, autant ils accueillent la personne.

 

Le toxicomane, quant à lui, cherche par le charme ou la violence à se faire accepter avec sa consommation, au moins en surface, mais qu’en est-il vraiment en fond de lui-même ?  Il est clair que ses proches, s’ils l’aiment, ne se résoudront jamais à ce malheur et n’accepteront pas de se faire complice, ne serait-ce qu’en fermant les yeux.

La vigilance apparaît ainsi comme une nécessité. Elle n’est ni surveillance policière tatillonne, ni méfiance inquiète de l’avenir.  Elle n’est pourtant pas sans conséquences fâcheuses, lorsqu’elle se fait par trop indiscrète.  Il devient alors nécessaire de l’assouplir. Il faudra de toute façon l’abandonner dès que possible pour faire de nouveau place à la confiance, qui seule mérite d’être porteuse de lien.

 

Les manifestations de tendresse, régression affective ou besoin de renaître ?

 

Ceux qui fréquentent les toxicomanes observent l’importance de leurs difficultés affectives.  Ces derniers ont un besoin de tendresse considérable.  Ecorchés vifs, ils cherchent à se blottir auprès de quelqu’un, à être câlinés.  La solitude leur est insupportable.  Paradoxe, car ils la suscitent souvent, d’abord pour cacher leur agir et ensuite par impossibilité de vivre comme les autres.  La solitude, à la fois cause et conséquence d’un comportement qui conduit à la marginalisation, paraît tellement pesante que la personne toxicomane va chercher n’importe quoi et n’importe qui pour l’oublier.

 

Poussées par la prise du produit à confondre amour et plaisir, beaucoup multiplient les corps à corps sensuels, une aventure chassant l’autre, car il n’y a alors pas bien d’autres échanges que physiques.   Sans forcément d’obsessions sexuelles particulières, le contact de quelqu’un auprès d’eux leur est nécessaire.

 

Heureux ceux qui alors trouvent en famille l’abri sûr dont ils ont besoin, sans courir au devant des rencontres perverses et aventureuses qui ne laissent quand elles se terminent qu’un goût particulièrement amer.  Une fratrie saine et pleine de vie, souvent élargie aux cousins et amis, aux oncles et tantes, neveux et nièces, est alors un secours précieux pour ceux qui ont la chance d’avoir une famille saine.

 

Par famille saine, nous ne voulons bien sûr pas dire une famille sans difficultés. Il y en a toujours ! Encore moi une famille qui se croirait parfaite et serai par là plus étouffante. Il s’agit d’une famille ouverte au monde et respectueuse de chacun, où la joie de vivre est contagieuse et où les projets des uns et des autres sont variés.  Les orientations sont parfois aux antipodes, mais toutes ces différences sont vécues comme des richesses, à travers une très grande connivence et solidarité.  La famille aide ainsi chacun à affirmer sa personnalité, tout en restant attentif aux autres. Elle offre un étayage constructif et sait «aménager un espace vrai d’échanges et de conflits, de négociations et de compromis, de définition des limites et de remises en questions personnelles.»¹²  A défaut d’un équilibre chez tous, ce sont parfois une ou deux personnes seulement, plus solides que l’ensemble, sur qui s’appuient la majorité des autres.

 

De toute manière, la famille ne remplace jamais les choix personnels sans lesquels on ne peut vraiment guérir.

 

Certains parents restent désorientés devant les régressions affectives. Si leurs enfants ont besoin de tendresse, il est important de répondre à leur demande, quitte à se retirer discrètement quand le moment sera venu. Car l’objectif est bien que le jeune trouve une véritable autonomie, y compris dans le domaine de l’affectivité.

 



¹² Dr Xavier POMMEREAU
, Quand l’adolescent va mal ; op. cit. p. 124.

 

Une mère nous disait : « J’ai dû mettre au monde ma fille deux fois » et une autre : « Il a vécu une régression comme s’il retournait dans l’utérus de sa mère. » Cela laisse entendre que la relation mère-fille, mère-fils avait besoin de cette reconstitution narcissique. Les parents constatent l’appréhension de leur enfant à devenir adulte, manifestée comme une envie de retourner à l’époque de leur petite enfance.

 

Un père houspillait sa femme : « Tu te rends compte à l’âge qu’elle a, ce n’est pas normal ! » Sa fille, prostrée, restait des heures entières, lovée dans les coussins du séjour. Mais en face de comportement aussi déconcertants, comment situer la frontière du normal ? Là encore, chacun fait comme il peut et comme il sent.

 

Cette observation des parents rejoint celle des psychiatres. Le Docteur Xavier Pommereau comprend particulièrement bien cette nécessité pour des jeunes en grande difficulté de revivre psychologiquement ces premières étapes de la vie, ayant de pouvoir affronter les responsabilités inhérentes à leurs âges : « L’attitude d’enroulement corporel qu’adopte nombre d’adolescents… n’est pas sans fortement suggérer la recherche d’une position fœtale, témoignant du désir inconscient de régresser à un stade infantile de plénitude aconflictuelle. Les tragiques tentatives d'incorporation d'un produit concentrent, à l'insu des usagers, tout à la fois la figure maternelle et les attaches qui s’y rapportent, celle-ci n'ayant pu être correctement intériorisées à l' époque où elles auraient dû l' être. »¹³

 

Les crises de boulimie et d’anorexie de certaines jeunes filles, les prises de toxiques d’adolescents ne serait-elle pas parfois l’expression du désir impossible de revenir à une époque antérieure ?  Aurait-il manqué à ces moments-là la nécessaire intériorisation qui inscrit dans les profondeurs psychiques le devenir d’une personnalité capable de devenir adulte ?

 

La régression peut être plus ou moins marquée, mais quelle que soit sa gravité, le comportement aberrant d’un jeune est souvent le signe d’un manque de maturation affective auquel il importe d’être attentif.

 

Tony Anatrella remarque, quant à lui : « Le sujet ne veut pas être délogés de son économie infantile. Il reste mû par la sexualité infantile qui est celle des pulsions partielles et de l’auto-érotisme, donc en deçà du génital. »¹⁴

 

Guy Gilbert nous aide à mieux comprendre l’affectivité du jeune désemparé, lorsqu’il nous invite à : « retrouver le sens animal de protection et d’assistance » auprès de l’enfant. Et lui d’évoquer Patrick qu’il trouve « couché à plat ventre en arrivant dans sa permanence. Patrick regardait les sept chiots sortir du ventre de Vagabonde, la chienne. Après avoir à ses côtés, contemplé l’amour de l’animal léchant interminablement ses petits, il entendit Patrick lui décocher : « Jamais ma mère ne m’a embrassé, ni caressé. »¹⁵


¹³ Dr Xavier POMMEREAU
, Quand l’adolescent va mal ; op. cit. p. 71 et 85.
¹⁴ Tony ANATRELLA
, La liberté détruite, Flammarion, 2001, p. 48.
¹⁵ Guy GILBERT, 46 rue Riquet 75019 Paris,
Lettre n°67, p. 6 et 7.

 

Ne nous inquiétons donc pas outre mesure de certaines régressions. Pour une raison ou une autre, sans que personne n’en soit forcément particulièrement responsable, des enfants ont comme télescopé une étape ou une autre de leur développement normal. Ils doivent ainsi revenir à ces manques, apprendre à vivre avec, sans que ceux-ci ne deviennent une béance dans laquelle ils se perdent et se condamnent.  Laissons faire le baume du temps et ne mesurons pas notre tendresse. Assurément il en vaut mieux trop que pas assez.

 

Avec certains jeunes, par contre, il est beaucoup plus difficile de manifester ses sentiments. Pudeur, fierté, dans certains cas, plus les jeunes ont besoin d’affection, plus ils se montrent distants ou agressifs.  « L’escalade de leurs demandes affectives contrastent avec des attitudes de provocation et de défis.»¹⁶ Plus ils sont désorientés, plus ils cherchent à se montrer sûrs d’eux jusqu’à en être cassants. Plus ils ont besoin de repères, plus ils vont chercher à s’amarrer dans les sables mouvants de l’illusion. En fait, ils ont besoin de se sentir aimés, sans que cela se voie. « Ce que l’adolescent voudrait idéalement, c’est que ses parents soient là… sans être là. »¹⁷

 

Heureusement, il ne maintient pas cette attitude en permanence. Il ne peut porter le masque continuellement. Les accalmies, même brèves, permettent alors de respirer et de trouver des petits moments de complicité affective : il suffit d’un geste, d’un sourire, d’une parole pour redonner courage et réconforter.

 

La fermeté, signifiée dans les conflits et la confiance

 

 Tout en répondant aux besoins de tendresse et d’affection, les parents et les éducateurs doivent aussi savoir se poser clairement, parfois s’opposer.  L’éducation passe aussi par l’autorité. Si certains jeunes ont un profil psychologique qui les pousse à expérimenter les produits, « cela ne veut pas dire qu’ils ont, au départ, un manque affectif à compenser. Pourtant de nombreux adultes le croient et tentent d’inventer des pédagogies très affectives qui contribuent finalement à installer le toxicomane dans la régression. »¹⁸ Celui qui veut le bien de quelqu’un ne peut se faire complice du mal qu’il se fait à lui-même.  Une mère nous racontait la colère prise quand, entrant dans la cuisine, elle trouva son fils absorbé avec un de ses copains par la confection d’une préparation qu’elle avait tout d’abord prise pour une tisane.  Il s’agissait de bien autre chose aux propriétés des plus dommageables.  Le copain fut immédiatement interdit de séjour à la maison. Le fils s’est « pris un savon » dont il se souvient encore des années plus tard. Il est probable que ce jour-là, cette maman a enrayé une expérimentation qui aurait pu très vite déraper si elle ne s’en était pas rendu compte. Rapportant ce fait, Elle ajouta : « J’ai gueulé, j’ai claqué les portes, j’ai bien cru que c’était la lutte finale, mais à la longue j’ai gagné. »  L’expression paraît certes un peu violente ; il est pourtant des situations où la colère est une manifestation nécessaire de l’amour. Les jeunes l’ont bien compris, puisque le copain, après avoir mis fin à ses essais malencontreux, fut réintroduit à sa demande à la table familiale avec beaucoup d’affection.


¹⁶ Drs Sylvie et Pierre ANGEL, Marc HORWITZ, la poudre et la Fumée, Acropole, 1987, p.107.
¹⁷ Dr Xavier POMMEREAU
, Quand l’adolescent va mal ; op. cit. p. 60.
¹⁸ Tony ANATRELLA,
Non à la société dépressive, Champs/Flammarion, Paris, 1995, p.236.

 

Parfois, la situation exige une réaction encore plus vive.  Christiane F. Raconte comment une mère découvre sa fille de 13 ans, dormant sur un banc, sur le quai du métro de Berlin, vers 10 heures du soir : « Elle lui flanque une paire de baffes, une à droite, une a gauche. Kessi se réveille en vomissant.  Sa mère l’attrape par un bras –une vraie prise de flic–et l’emmène.  Cette paire de gifles sur le quai du métro a probablement évité bien des choses. Sans elle, Kessi aurait sans doute, et avant moi encore, atterri sur la Scène et au « baby-tapin ».  Elle ne serait pas en train de passer son bac. Toujours est-il qu’on interdit à Kessi de me revoir et qu’elle se retrouve bouclée à la maison tous les soirs. »¹⁹

 

Des avertissements aussi musclés et vigoureux envers les jeunes ne semblent en fait possibles qu’au tout début d’une consommation.  Ils peuvent permettre une ultime et salutaire prise de conscience, car ils sont l’expression d’un amour. Une situation intolérable exige parfois une réponse virulente. Sinon la non-réaction ne serait-elle pas interprétée comme de l’indifférence ?  Il y a des colères d’affection qui sont sans ambiguïté !  Les adolescents vivent intensément le moment présent. Ils ont du mal à se projeter mentalement dans l’avenir. Lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes, ils ne mesurent pas toujours la gravité des méfaits de la drogue à long terme.  Lorsque l’un d’entre eux devient dépendant, il ne s’en tire pas à si bon compte.  Dans ce cas, des colères ne mèneraient plus à grand chose.  Seule est de mise alors la patience, ferme et bienveillante, si difficile à apprendre.

 

Guy Gilbert n’hésite pas à recourir à la force, chaque fois que la nécessité s’en impose. Ne raconte-t-il pas avoir souvent pratiqué lui-même le coup de poing dans les bagarres ? Il s’impose, après seulement il discute. C’est malheureusement parfois la seule méthode pour se faire écouter. L’estime est à ce prix : la capacité à se montrer fort. Il écrit : « La période que nous vivons est celle d’une grande transformation. Une transformation par le bas en se plaçant au ras des pâquerettes avec les jeunes d’aujourd’hui, surtout ceux à risques. N’avoir aucune peur du mot répression qui se lit fort harmonieusement avec dissuasion ; prévention et éducation. C’est alors les aider à grimper vers le haut. » ²⁰

Quand Guy Gilbert s’impose en répondant par la force à la violence, c’est justement pour aider le jeune à accéder à un autre langage. Il n’est violent que ponctuellement dans le but même de casser l’engrenage de la violence, quand elle devient trop dangereuse.  Il montre ainsi qu’il s’intéresse à la personne et n’en a pas peur.  Malgré la montée d’adrénaline, il reste maître de lui. Ses interventions sont le prélude à un autre mode de relation dont certains n’ont pas encore l’expérience.  Elles sont une invitation à découvrir par contraste la douceur qui permet de s’expliquer, peut-être de s’opposer, tout en restant serein. Dans ce type d’interventions,  Guy Gilbert n’agit pas alors en tant que père, mais comme un étranger capable de désamorcer un conflit parce qu’il vient de l’extérieur.   Il sert de tiers.   Jamais un père n’aurait le droit de violenter physiquement ses enfants. Au-delà d’inévitables désaccords ponctuels et heurts verbaux,  il représente pour les siens la sécurité et vit avec ses enfants d’intenses relations affectives qui même lorsqu’elles ont un peu de mal à s’exprimer n’en sont pas moins réelles.  Des coups seraient alors très mal perçus par des jeunes, même violents.

 


¹⁹ Moi, Chrstiane F, 13 ans, droguée, prostituée… Mercure de France, 1981, pp.80-81 ; Chrstiane F. Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, Stern-Magazin im Verlag Gruner, Hambourg, 1978
²⁰ Guy GILBERT,
Lettre n°67, op.cit., p.8.

 

Etre ferme, c’est également ne pas céder au chantage, mais comme c’est difficile !  Une jeune femme nous questionnait ainsi : « Dois-je jeter, mon compagnon héroïnomane, à la rue ? Il terrorise mes enfants, mais si je ne l’accueille pas, il fait des tentatives de suicide. » Un père ancien buveur maintenant abstinent, nous disait : « C’est quand j’ai senti le fond que j’ai eu le déclic pour en sortir ! J’avais tout perdu, mon foyer, mon travail. Seule ma fille me suppliait encore d’arrêter. Lorsque j’ai compris que j’allais aussi perdre ma fille, j’ai enfin demandé à venir à APTE dont elle m’avait donné l’adresse. Elle a bien voulu me garder pendant le mois d’attente et maintenant je reconstruis ma vie sans boire. »

 

Etre ferme n’implique pas de se transformer en justicier. Nul n’a le droit de chercher à arracher l’ivraie du cœur de l’autre, il arracherait en même temps le bon grain et le vide laissé serait pire que tout.

 

Par ailleurs, restons attentifs à nos propres émotions et prudents avec notre colère. Des réactions trop intempestives sont difficiles à comprendre et admettre. Elles risquent de faire plus de mal que de bien. Les toxicomanes « ne sont pas des personnes que l’on doit mener à la baguette, redresser ou punir… Nous pourrons guider, informer, servir d’inspiration, par notre exemple, mais nous ne pourrons pas façonner une autre personne, même si c’est notre enfant. »²¹

 

Ce contexte nouveau et inattendu avec un proche dans une situation de dépendance éveille en nous des émotions enfouies que ses comportements ou attitudes font resurgir. Etonnés nous-mêmes de cette face cachée, nous pouvons être ébranlés de ressentir des émotions qui jusque-là semblaient canalisées. D’où cette vigilance sur nous-mêmes. Restons attentifs à cette part d’ombre de nous-mêmes, révélée ou réveillée dans ces circonstances qui nous déstabilisent.

 

« Malgré la panique certes compréhensible, il faut se garder de confronter immédiatement l’adolescent à la situation afin d’éviter un traumatisme. Il est plus prudent de commencer par collecter des informations et des conseils pour prendre du recul par rapport au problème et au choc émotionnel. L’action ultérieure n’en sera que plus efficace. Selon les expériences rapportées aux centres antidrogue, quand les parents ont l’impression que quelque chose ne va plus avec leur enfant, qu’ils soupçonnent la drogue d’en être la cause, leur hypothèse s’avère pourtant exacte… L’adolescent doit savoir que ses protestations sont vaines et que son évolution sera désormais surveillée de près. Il est inutile de se lancer dans de longs discours moralisateurs très démoralisants pour l’enfant. Mais il s’agit d’adopter un comportement adapté et de suspendre les aides susceptibles de prolonger la toxicomanie, telle que l’abondance d’argent de poche. Choisir la stratégie du laisser-faire, en croyant que tout rentrera naturellement dans l’ordre n’est pas lune solution. »²²

 


²¹ Yvette CHOURREAU,
Petit Guide de Cheminement personnel pour Parents de Toxicomanes, association Oser, atelier de la S.M.L., Béziers, 1996, pp. 10 et 14.
²² Rolf Wille,
Alerte aux parents, op. cit

 

L’éducation ne se fait pas sans l’apprentissage de la loi. «L’intériorisation du sens de la loi se réalise principalement dans les relations affectives que l’enfant entretient avec ses parents. » ²³

 

C’est là que l’on peut regretter, dans notre pays en particulier, l’incohérence qu’il y a entre le dire et le faire. Pourquoi un tel laxisme et une telle banalisation du cannabis, en particulier, alors que c’est – à juste titre –un produit interdit ? L’adolescent qui s’amuse à transgresser la loi, à un âge ou il aime se confronter, n’a aucune difficulté à le faire. Il a le plaisir de transgresser l’interdit sans aucun obstacle véritable.

 

Après toutes les conquêtes féministes des dernières décennies, notre société actuelle est en mal d’identité masculine. Or c’est le père principalement qui est responsable de dire la loi à son enfant. Le père donne les repères, dit-on dans un jeu de mots facile. Dans maintes familles, surtout après des ruptures conjugales, il lui est pourtant très difficile de dire la loi. L’environnement social ne l’aide guère dans sa tâche, ni dans sa reprise de responsabilité.

 

Transmettre la loi, c’est parler juste, à bon escient et chaque fois que c’est nécessaire. L’enfant put ainsi l’accueillir et l’intérioriser, se forger une conscience intime supérieure à tous les règlements et impossible à contourner, sauf à se détruire lui-même.

 

« L’image actuelle dans nos sociétés d’un père qui s’éclipse derrière l’image féminine et la symbolique maternelle pose de sérieux problèmes au moment de la maturation des personnalités.»²⁴

 

²³  Tony ANATRELLA, Non à la société dépressive, op.cit., p.90.
         ²⁴  Tony ANATRELLA,
Non à la société dépressive, op.cit., p.41.

 

Si la fermeté ne peut faire l’économie des conflits, il faut infiniment de tact et d’autorité pour la manier, pour ne pas risquer de durcir les choses, déjà fort malaisées. Quel adolescent, blessé dans son amour-propre ne prendrait pas le contre-pied de ce qui lui a été signifié sans qu’il l’ait accepté et digéré ? Etre cohérent entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, cela entraîne parfois les colères de celui qui ne veut pas entendre et qu’il faut pouvoir supporter. Cela vient toujours du cœur, car sinon la fermeté deviendrait de la dureté qui ferait obstacle et barrage à la guérison. Le but n’est-il pas que le jeune décide par lui-même, sans plus avoir besoin des béquilles d’une autorité externe qui peu à peu, elle aussi, devra s’effacer ?

 

La fermeté n’est en fait possible que parce qu’elle est l’expression d’une confiance qui ne se reprend pas. Sans ce lien sous-jacent, cette bienveillance qui la sous tend, elle n’aurait plus de valeur éducative.

 

L’écoute, au-delà des dissimulations et des mensonges

 

 Les toxicomanies se développent habituellement sur fond de méfiance du jeune envers ses éducateurs et de manque de dialogue. Les propositions de drogue se font entre pairs qui établissent d’emblée que les adultes ne peuvent rien y comprendre.

 


La dissimulation qui accompagne ainsi les premiers essais ne facilite pas l’échange verbal, surtout si le jeune avait déjà une certaine distance avec les siens avant sa toxicomanie.

 

Il est pourtant vital de se mettre à l’écoute, d’essayer de comprendre ce qui se passe et tous les enjeux qui peuvent en découler. Les mensonges et dissimulations envers les parents ont le plus souvent une explication simple : « Je ne pouvais quand même pas te le dire, puisque tu n’aurais pas été d’accord. » Certes, aucune démagogie n’est alors de mise, surtout dans un domaine aussi grave et qui peut être lourd de conséquences. Il n’empêche qu’il est alors souhaitable de discerner la parole vraie et sincère, même si elle n’est pas facile à saisir d’emblée.

 

Quand des parents se sont sentis trompés, floués dans la confiance qu’ils avaient donnée sans arrière-pensée, il leur faut alors un bon rétablissement pour pouvoir écouter quand même. Le premier réflexe est souvent de ne plus rien croire. Pourquoi notre enfant a-t-il ainsi dissimulé, pourquoi nous a-t-il menti ?

 

Un bilan éducatif n’est alors pas à exclure. Chez l’adolescent aussi, il peut y avoir une déception. Il peut se sentir trompé et tenter de combler le vide ressenti.

 

Un grand frère expliquait ainsi à sa mère, échaudée par les trop nombreux mensonges du plus jeunes : « Mais Maman, c’est à toi de deviner quand c‘est vrai et quand ça ne l’est pas. » Exercice pas toujours simple, quand l’inconnu du vécu de son enfant exacerbe l’imagination. Exercice réalisable pourtant, si on garde à l’esprit que l’approvisionnement en produits se fait nécessairement dans la dissimulation, souvent d’ailleurs avec beaucoup d’habileté, mais que pourtant, le jeune a besoin de se dire, cherche à le faire et qu’il est important à ce moment-là de pouvoir capter, sans effectivement tout mélanger : la compulsion à prendre du produit et le désir de vivre et d’aller de l’avant malgré tout. Même ce qui est dissimulé est aussi une manière de s’exprimer ; les mensonges et les non-dits sont alors système de défense. Pour peu que l’on ne durcisse pas les choses et que l’on manifeste suffisamment de compréhension, ils peuvent même devenir des préliminaires au dialogue.

 

Les parents se doivent alors de respecter la prise de distance que l’adolescent prend par rapport à eux. Leur enfant ne souhaite pas obligatoirement tout leur dire. Comment concilier une certaine réserve, lieu de construction de la personnalité, avec le dialogue familial, également enrichissant pour le jeune ? A qui l’enfant doit-il la vérité ? A ses amis, à ses parents ? Sans un minimum de transparence de vie, ne risque-t-il pas de se mentir à lui-même aussi ? Les parents, garants de la sécurité  de leurs enfants, sont à ce croisement de l’intimité et du nécessaire éloignement. Ils aident à donner sens à la parole dite ou évitée.

 

Le sentiment de vide et le silence

 

Une difficulté bien connue des familles qui entourent une personne toxicomane est le sentiment de vide qui se creuse peu à peu dans les relations verbales. Que se dire ? Petit à petit, les proches ont appris à sentir et reconnaître les méfaits du produit. Beaucoup de mères nous disent : « Chaque fois que je le vois, je devine ce qu’il a pris et j’adapte ma façon de l’accueillir en conséquence, sans commentaires inutiles. » Il y a une gestion de l’alcool comme une gestion du cannabis ou d’autres produits qui ne sont pas tout à fait semblables. Cette adaptation occupe la pensée, masque le manque d’une relation véritable, donne l’impression que notre présence peut quand même aider quelque peu. Lorsqu’enfin arrive l’abstinence tout espérée, les proches n’osent pas trop y croire encore et savent encore moins que dire, que faire. L’attente se prolonge. Si l’ex-toxicomane retrouve pour de bon sa liberté perdue, il va pouvoir agir par lui-même. Pendant des mois, des années, des familles ont subi son manque d’initiative constructive : il a fallu faire à sa place ce qu’il ne voulait ou ne pouvait accomplir seul. A son tour maintenant d’agir. Les proches n’osent pas le contacter s’il ne prend pas les devants. Si son rétablissement est réel, c’est à lui de prendre l’initiative du dialogue. Auparavant, il faut continuer à supporter le vide. En effet, la prise de distance est impérative : elle est respect de l’autonomie de la personne, même si ce passage tant espéré demeure un moment dur pour ceux qui ont déjà tant attendu !

 

Plutôt que de vide, certains aiment mieux parler de silence. Une mère nous disait : « Il sait exactement ce que nous pensons ; je lui ai tout dit ; plutôt que de me répéter, j’aime mieux me taire. Il sait que nous sommes là. Ca suffit ! Parfois nous parvenons même à une très grande qualité de silence. Nous échangeons par le regard. Il cherche à s’en sortir, mais il a du mal. Il est blessé. Nous, nous ne pouvons qu’être présents. »

 

Sans atteindre toujours cette union des cœurs qui est au-delà des mots, comme une parole plus forte que le langage, il est souvent nécessaire de se taire aussi devant les provocations de l’adolescent, de peur d’envenimer encore les choses. Dans ces cas-là, plutôt que de répondre de front, il vaut mieux contourner l’obstacle, remarquer la provocation, mais la remettre à sa juste place : ne pas accepter de suivre le jeune dans une impasse et préférer ne pas enchaîner. Cela est particulièrement manifeste lorsque celui-ci laisse «sa » drogue traîner bien évidence, prêt à hurler au scandale lorsqu’on la subtilise, alors que sa démarche, même inconsciente, consiste à tester l’entourage : « Vont-ils s’en apercevoir ? »

 

Lorsque les parents se taisent, il est alors souhaitable que d’autres puissent parler. Le message que certaines mères pensent faire passer par le regard n’est pas toujours perçu comme elles l’imaginent. Les encouragements qui viennent de l’extérieur sont alors d’autant plus appréciés qu’ils sont répétés. Ils suscitent la confiance en soi dont les jeunes ont besoin pour sortir de leur cocon et devenir adultes.

 

Quand le malheur est irréversible, la souffrance trop vive, parce que la personne aimée est décédée ou disparue, les uns hurlent leur douleur tandis que d’autres choisissent le silence. Se taire leur est nécessaire pour survivre. Comment tenir par delà l’horreur ?

 

Cette approche du rôle de la famille, des parents ou du parent dans l’accompagnement de quelqu’un aux prises avec la consommation régulière de drogues n’a pas la rigueur d’une démarche scientifique. Les parents ne sont pas faits pour cela. Cependant il est important de suivre les tâtonnements, les interrogations, les espoirs et lassitudes de celles et ceux qui vivent au quotidien par toutes les dimensions de leur être, cette souffrance de voir l’un des leurs emprunter un itinéraire à la fois prévisible et énigmatique. Survol empirique et partiel où le cœur et la raison tentent de s’associer pour vivre cette traversée du désert avec la personne toxicomane, non sans l’espoir chevillé au cœur qu’un jour chacun sera témoin d’une renaissance.

 

La famille, les parents sont désemparés. Ils espèrent pourtant. Leur proximité affective, émotionnelle, relationnelle, que certains nomment co-dépendance, rend leur présence irremplaçable. Ils ne peuvent rester isolés. Ils cherchent alors des appuis, des conseils ; ils font appel à des relais auprès de personnes qualifiées. Cette ouverture est la nécessaire relation d’aide. Celle-ci a pour objectif de permettre une mise à distance des problèmes que pose l’engagement d’une personne dans une démarche qui déstabilise la cellule familiale ou ce qui en reste.

II – La relation d’aide

 

Après avoir observé quelques attitudes des proches, les questions demeurent. Comment se sortir de l'emprise de la drogue quand on y a "touché"? Qu'est-ce qu'un toxicomane ? Sans vouloir prétendre répondre de façon simpliste à cette problématique complexe, cherchons quelques aides possibles qui correspondent à des degrés de gravité et d'attente fort différents selon les produits, les personnes et leur environnement.

 

Chaque drogue a des effets ou plutôt des méfaits parfaitement identifiables et repérables, mais la condition biologique de la personne, son être relationnel, le maintien ou non de son environnement, sa capacité à réagir et à vouloir sont autant d'éléments qui infléchissent les données.

 

Les propositions d'accueil sont différentes et variées, de l'hôpital de jour à l'hôpital psychiatrique, d'une communauté thérapeutique ou famille d'accueil à une prise en charge individuelle, les circuits ou réseaux sont multiples, profitables pour certains, inopérant pour d'autres. Les personnalités sont diverses. C'est en fonction de chaque personne que peuvent être établies des stratégies de soins à court et à long terme. Les orientations des professionnels sont, elles aussi, marquées de leur propre formation. Certains se réclament d'une école, d'autres d'une autre. Les parents désemparés veulent faire confiance, mais sont bien embarrassés pour choisir où s'adresser. Ils perdent souvent ainsi un temps précieux. Ils comprennent la distance nécessaire que demandent certains professionnels, pas la rupture abusive qu'exigent d'autres. Leur mise à l'écart souligne leur incompétence en la matière, ce qu'ils peuvent comprendre, mais il traduit aussi cette tentative de prise de pouvoir de ceux qui savent au détriment de ceux qui souffrent. Les parents sont prêts à accepter une mise à distance, lorsqu'elle est nécessaire et reste une mesure ponctuelle. Par contre, ils ne peuvent admettre une rupture systématique qui s'éternise, les laisse abasourdis et meurtris, lorsque la situation s'aggrave loin d'eux. Il aussi de l'abandon dans l’errance des leurs, lorsque ceux-ci ne sont pas consentant à des soins. Que signifie alors la liberté de celui qui n'a plus de moyens, ni matériels, ni psychiques, surtout pas ceux de choisir et qui ne veut ni ne peut entrer dans le moule des structures en place ? Est-ce correspondre à la personne de faire comme si elle était libre, quand elle a d'abord besoin d'être libéré ?

 

Dans leur volonté de comprendre ce qui est offert à l'enfant de leur propre chair, les parents reçoivent aussi des blessures. Les quelques réflexions qui suivent en portent les traces.

 

Distinguons tout d'abord les personnalités devenues vraiment pharmaco-dépendantes et les usagers temporaires. Autant des soins spécifiques s'imposent pour les uns, autant il n'est pas souhaitable de couper les autres de leur milieu relationnel, scolaire ou professionnel. Ces jeunes ont déjà suffisamment la tentation d'éviter la construction réaliste d'un vrai projet de vie. D'eux-mêmes, ils abandonneront des relations pernicieuses en qui ils n'ont aucune confiance, dès qu'ils auront retrouvé un peu de sagesse. Ne cherchons surtout pas à les éloigner davantage de leurs insertions humaines et sociales. L'aide psychologique s'impose, mais probablement pas dans un centre « spécialisé en toxicomanie ». Les comportements anormaux sont l'expression d'une souffrance. Soyons attentifs à ces signaux de détresse. Ne les dramatisons pas pour autant.

 

Il n'est évidemment pas souhaitable que se côtoient dans le même centre de soins un lycéen fumeur de hasch et un adepte de la shooteuse. Il ne faudrait pas non plus que des parents traitent de toxicomane un de leurs enfants qui s'essaye à quelques fumeries des réactions démesurées risquerait de faire plus de mal que de bien. Aussi les parents ont-ils besoin d'un regard extérieur pour ne pas se tromper dans leur appréciation, sans déni, ni dramatisation. 

 

Il est important d'évaluer le degré de gravité de la prise de toxiques. À quel âge a-t-il commencé ? Depuis combien de temps ? Cela peut être dès l'enfance un peu d'alcool ou des cigarettes. Quand sa consommation s'est-elle intensifiée ? quel produit prend-t-il ? Avec quelle fréquence ? Y en a-t-il plusieurs ? Beaucoup d'adolescents mélangent alcool et shit. Quant aux polyconsommations de leurs aînés, elles peuvent vraiment être impressionnantes. Nous nous étonnons que certains aient pu échapper à la mort ou la folie, après avoir absorbé quelques mélanges détonants. Les retrouver vivant est certes une grosse surprise mais demeure une énigme.

 

La question du pourquoi de la drogue est essentielle à dire aussi. Est-ce par curiosité ? Pour faire comme les autres ? Pour fuir, échapper à l'angoisse ou difficulté du travail et de la vie ?

 

De même, les fréquentations sont souvent mauvaises conseillères. N'y a-t-il pas moyen de s'éloigner d'un milieu malsain où tout tourne autour de la drogue et de s'intéresser à autre chose ?

 

Le produit pris entraîne-t-il une dépendance ? Sans chercher à vouloir séparer la dépendance physique de la dépendance psychologique, car les effets neurologiques du cerveau ne sont pas dissociables de nos sentiments ni de nos émotions, comment réagir à cette dépendance si elle existe?

 

Toutes ces questions, essentielles à réfléchir d'abord par le sujet lui-même, ne peuvent être formulées et appréciées par les parents seuls. Ceux-ci conviennent qu'elles doivent être posées par des professionnels dans leurs entretiens avec les adolescents, consommateurs de drogues. Ces points de repères sont indispensables pour évaluer le degré d'engagement de la personne dans cette consommation. Il est souhaitable que les parents soient associés de leur côté à ce questionnement. Même s'ils restent en retrait et n'ont que des données partielles, leurs observations sont importantes. À partir de tous ces éléments, s'engagent alors des protocoles de soins, sous réserve d'une adhésion du sujet.

 

Malgré eux, les parents ont été témoin de changements chez leurs enfants : recherche d'isolement, augmentation de l'agressivité, dissociation des idées, perte du contact avec le réel, risque de passage à l'acte. À la suite de ces constatations qu'ils ne maîtrisent pas, les parents demandent de l'aide.

 

Tous les degrés de gravité sont envisageables et la première précaution, en attendant le sevrage quand il est encore possible, est d'éviter que l'intéressé passe à un produit plus dangereux encore. Quand un dialogue peut s'instaurer ou se renouer avec une personne en qui le jeune a confiance, bien des difficultés s'aplanissent d'elle-même.

 

La banalisation environnante actuelle de la drogue apparaît aux parents des plus criminelles. Elle conduit de nombreux jeunes à se laisser prendre au piège. Par chance beaucoup d'adolescents abandonnent rapidement des essais malencontreux après en avoir été victimes.

 

Pour avoir fait un stage au printemps 2001 à Drogue–Info–Service²⁵ –c'était encore son nom à ce moment-là–, j'ai en mémoire tous ces appels téléphoniques de jeunes. Ils avaient pris de l'ecstasy le week-end précédent : « ça me cogne dans la tête, c'est horrible ! Quand est-ce que ça va s'arrêter ? Pourquoi ça me fait ça ? Les autres supportent bien, pourquoi pas moi ? » Ces phrases revenaient avec une fréquence impressionnante, souvent marquées d'une inquiétude : les dégâts étaient-ils réversibles ? Il aurait certes mieux valu penser plus tôt !

 

Le médecin peut aider alors à rendre la descente un peu moins pénible et dangereuse en prescrivant des benzodiazépines, au moins pour éviter des confusions, après ce « syndrome hyper sérotoninergique »²⁶, Mais cette première étape ne saurait suffire. C'est toute l'attitude face à l'offre de la drogue qui pose pour chacun un problème singulier.

 

« Où la drogue a passé, en si petite quantité que ce soit, elle signe sa lettre de ce passage, elle laisse sa marque, ses prédations, ses dégâts. Il n'y a point d'impunité en ce domaine ; tout expérimentateur est un jour ou l'autre puni de son expérience... La toxicomanie est avant tout une grave maladie cérébrale et la plus funeste de toutes, car la moins curable à cause précisément de l'annihilation de notre volonté qu'elle réduit, qu'elle détruit, dont elle fait poussière. (…) Un certain nombre d'anciens toxicomanes contemporain nous apporte pourtant chaque jour la preuve de leur récupérer habilités. »  ²⁷

 

Certains, malgré des premiers essais des plus désagréables, n’ont de cesse que de recommencer. Très vite dépendant, il devient alors véritablement « toxicomane ». Le docteur Olievenstein nous aide à mieux les comprendre : « Même si à chaque instant, le psychisme est plongé dans l'événement, le phénomène le plus vu – et que l'on cherche à tout instant à annuler – et cette désagrégation finale : la mort constamment présente ; la fin de l'effet du produit ne signifie pas plus que le high, la sérénité, le calme, le plein d'équilibre, mais exprime tous les rapports possibles entre le plus haut et le plus loin de la mort et l'angoisse de la chute, la terreur de la mort. High et down, spikes spectaculaires d'un même mouvement, dans le même chemin... Il y a mort et course à la mort et l'organisation de tel ou tel ne saurait l'arrêter. Mais l'unité de vie du toxicomane réside justement, plus que chez tout autre, dans la complémentarité de ces deux forces : l'organisation et le désordre, le tourbillon et le nœud. Sans cette complémentarité, il ne serait pas toxicomane, il serait fou. Ces deux forces n'arrivent jamais à se détruire l'une l'autre. Le toxicomane vit dans la tension, il lutte. Tout d'abord contre lui-même, contre son absence d'identité, ensuite pour se réaliser dans le bien-être, enfin pour se réaliser dans la souffrance, le non-malheur. »²⁸ 

 

²⁵ Le nom actuel  est Drogue–Tabac–Alcool–Info-Service, tel : 116

²⁶ cf. Fiche Renault Trouvé, Les dossiers de la FNAPT : l'ecstasy
²⁷  Yves Salgues, L'héroïne Une vie, 1987, édition J.–CL. Lattès, pp. 189,315–316.)

²⁸ Dr Claude Olievenstein, Destin du Toxicomane, Fayard, 1983, pp. 41–42)


 

Ni fou, ni malade, le toxicomane a pourtant besoin d'être aidé pour arrêter sa consommation. Même si personne ne peut décider à sa place, quels moyens lui offrir alors ? Souvent il faut attendre le déclic qui permet d'aller de la prise de conscience jusqu'à la décision personnelle d'en finir. Comment susciter alors ce déclic et comment accompagner le cheminement de celui qui cherche à remonter la pente ?

 

LES AIDES POSSIBLES

 

Le rôle des proches est fondamental, mais il est important de trouver des aides extérieures si l'on veut éviter de tourner en rond. Les familles savent combien elles ont besoin d'être soutenues, car faire face n'est pas évident. Elles recherchent alors un réseau de personnes à la fois compétentes et humaines pour susciter une dynamique de changement. Comme elles apprécient alors ceux et celles qui arrivent de l'extérieur, viennent offrir des ouvertures qui donnent un peu d'air, quand l'atmosphère devient trop lourde !

 

Une seule aide ne sera pas d'emblée suffisante. Plusieurs interventions doivent être conjuguées. Certaines cures de sevrage n'aboutissent pas d'emblée aux résultats escomptés : il en faudra plusieurs, avant que le sujet soit assez solide pour ne pas rechuter à la sortie. 

 

La première des priorités est de se soigner et de retrouver un minimum d'aptitudes physiques avant d'entreprendre quoi que ce soit d'autre. Non seulement il s'agit de réorganiser le circuit dopaminergique, de rétablir les fonctions agonistes et antagonistes des neurones, mais il faut aussi surveiller l'évolution d'autres maladies consécutives à la prise de drogue. Les hépatites, la tuberculose, sans parler du sida sont des maladies fréquentes chez les toxicomanes. Les problèmes pulmonaires, les risques cardiaques sont également très importants. Sans compter, chez les adeptes de la seringue, toutes les infections virales et microbiennes ou les problèmes de circulation sanguine qui conduisent à des septicémies, parfois à l'ablation de doigts ou même d'un membre.

 

Bien sûr, le support hospitalier est à moduler selon les intoxications. Il est absolument indispensable pour les alcooliques qui risqueraient des crises dramatiques de delirium tremens en cas de sevrage sauvage. Pour les héroïnomanes une dizaine de jours à l'hôpital aide aussi à surmonter l'épreuve du manque. Pour tous, les conseils d'un médecin compétent, fermes et bienveillants, sont précieux.

 

         Le sevrage physique ne saurait suffire à lui seul. Il est indispensable d'envisager aussi un travail sur soi. Souvent l'aide d'un psychologue ou d'une personne qui a un certain recul par rapport au problème est alors la bienvenue. Sans que la toxicomanie soit une maladie mentale classique, elle présente des caractères qui la rattachent aux « pathologies du narcissisme ». Elle induit « des modifications du comportement et la pulsion à prendre le produit de façon continue ou périodique pour retrouver ses effets psychiques et éviter la privation. Elle s'accompagne en général de l'augmentation régulière des doses et suppose dépendance. » ²⁹

 


²⁹ Jean Ménéchal, Introduction à la psychopathologie, Dunod, P. 106

 

Enfin, une fois les problèmes de santé bien pris en compte, il est absolument indispensable de reprendre pied dans la vie et de s'occuper : rien n'est pire que l'oisiveté et le temps qui dure faute de savoir que faire ! Travailler comme tout un chacun est la meilleure des thérapies pour se situer dans le temps et de se confronter au réel. Comment y parvenir alors ? Le sujet n'en a pas forcément envie d'emblée, surtout s'il a encore du mal à se lever le matin et ne se sent pas beaucoup de force. Au début, il peut être bon de rechercher un travail simple et mécanique qui nécessite des habitudes régulières, faciles à observer et bien cadrées dans un emploi du temps précis. Cela peut être aussi une manière pratique de court-circuiter le taraudage des pensées et des envies. Celui qui a l'esprit occupé ailleurs et peu de temps disponible ajourne plus facilement l'envie de se droguer.

 

Certains ont la chance de travailler la terre et d'être en contact avec la nature dont les rythmes sont particulièrement bienfaisants pour le corps et l'esprit. École du réel avec laquelle il n'est pas possible de tricher !

 

Bien entendu un travail tout simple n'est pour beaucoup qu'une étape. Il est souhaitable de remettre peu à peu en route son intelligence et sa créativité pour s'investir véritablement dans ce que l'on fait. Comme il est bon de découvrir alors la joie de donner le meilleur de soi-même dans des activités choisies et de surmonter les difficultés que l'on croyait impossible d'affronter auparavant. De faire les choses qu'à moitié, sans enthousiasme ni cœur, n'est satisfaisant pour personne, ni pour l'entourage ni pour soi même. Par contre, bien trouver sa place et réussir ce que l'on entreprend est une satisfaction très importante pour prendre confiance en soi et se faire estimer par les autres à sa juste valeur. La drogue masque les possibilités réelles de la personne. Toute une remise en route de ses capacités est à entreprendre. Par le travail, salarié ou non, chacun découvre le don de soi.

 

Amour et travail sont en effet complémentaires, tels des vases communicants. Le travail permet de concrétiser ses sentiments. Les liens affectifs provoquent une motivation aussi intense que nécessaire. Telle cette maman, accueillie dans une famille de vignerons du Beaujolais, qui guérit pour son fils : « Sans lui, je ne m'en serais jamais sorti ! C'est pour lui que j'ai fourni cet effort. » Sans aimer et se savoir aimé, il est très difficile de décrocher. Sans le cadre d'un travail régulier et précis également. « Dans cette famille, il fallait commencer dès sept heures du matin ! »

 

Un vieux montagnard nous disait de son côté : « Pour un jeune, c'est un grand malheur de ne pas avoir de travail. »

 

Aller vers les autres et les accueillir n'est-ce pas le passage obligé pour devenir soi-même ? Faire pour les autres c'est sortir de soi, seule façon de se trouver véritablement.

 

Amour et travail, voici deux clés essentielles pour guérir de cette dépendance et tout simplement vivre.




 

LES LIMITES DE LA PSYCHANALYSE

 

Pour une profane tel que moi, il est quelque peu osé d'évoquer la psychanalyse. Il n'empêche que comme beaucoup de personnes, je me pose cette question : la psychanalyse peut-elle aider un toxicomane à guérir, à sortir de sa dépendance et recouvrer son libre arbitre ?

 

En vue d'éléments de réponse, questionnons plutôt des psychanalystes dans leurs pratiques. Certains n'ont pas hésité à transmettre leur expérience dans des livres plein de finesse, de bon sens et bien accessibles au grand public.

 

Ainsi Louis Gonet ³⁰ s'est proposé comme famille d'accueil pour le Centre Didro avec son épouse et sa famille au cours de longues années, il a accueilli 80 toxicomanes. Il souligne qu'en temps ordinaire, le thérapeute ne vit pas avec celui qui vient le consulter. Ce cas est donc particulier. Les jeunes ont un très grand besoin affectif auquel il importe d'abord de répondre et l'analyse, si analyse il y a, se fait alors dans ce contexte de vie. La première chose est d'établir le contact, nécessairement fait de beaucoup de chaleur humaine. Et ce premier contact commence à la gare ou Louis Gonet vient chercher les jeunes. Rien à voir avec le cadre conventionnelle d'une consultation en ville. Le « vivre avec » lui semble bien plus important qu'un face-à-face programmé d'avance. Comme un père proche de ses enfants, c'est à partir des événements de tous les jours que la parole se libère. Certes Louis Gonet pratique des entretiens individuels, mais toujours en référence avec la vie quotidienne dont l'harmonie lui semble première pour un rétablissement valable.

 

Il est à noter aussi que ces entretiens psychanalytiques ne se font qu'avec des jeunes sevrés. Louis Gonnet souligne que dans l'arrière pays où il s'était retiré, il n'y avait aucune possibilité de se procurer des produits. Loin des tentations, le travail sur soi étaient ainsi facilité.

 

Il est aisé de comprendre qu'un travail psychanalytique n'est guère possible tant qu'on n’est pas soi-même. Les spécialistes en pharmacologie et en biologie nous expliquent assez la détérioration neurologique qui se produit lors de la prise de drogue. Le toxicomane qui n'a plus sa tête n'est guère en état d'entreprendre un travail de cette nature, tant qu'il n'a pas retrouvé une capacité minimum de penser et de réfléchir. « La liberté, c'est devenir soi-même » écrit le docteur Claude Olievenstein ³¹. Si le travail sur soi de la psychanalyse libère et rend plus libre, il ne peut s'accomplir qu'avec sa lucidité, après sevrage.

 

 

³⁰  Louis Gonet, Adolescent, drogues et toxicomanie, Chronique sociale, 7, rue du plat 69002 Lyon, 1992
         ³¹  Claude Olievenstein, La drogue ou la vie, Robert Laffont, 1983, le Livre de poche.).

 

 

        Jean-Luc Maxence, quant à lui, nous met en garde contre des consultations trop rapidement recherchées auprès de « pontes ». Dans la conférence qu'il a donnée à Lyon, le 22 mars 2001 pour l'association Le Phare, il nous disait : « N'allez pas immédiatement voir un spécialiste, il pourrait faire plus de mal que de bien. Cherchez plutôt quelqu'un assez proche avec qui votre jeune s'entend bien. »

 

Dans son livre Prévenir, soigner, guérir, il suggère : « chaque membre de notre société peut devenir thérapeute, dans le sens haut et noble du terme. À partir du moment où une personne assume son être au monde et donne patiemment sens à sa vie, dans la mesure où elle est en quelque sorte identifiée à son moi existentiel, elle peut être naturellement thérapeute, y compris dans le champ miné des toxicomanies. Vivre amène toute personne humaine à devenir un avec soi-même, avec l'autre, avec tout ce qui l'entoure. Ce message simple à mettre en mots et si difficile à incarner chaque jour, chacun peut le transmettre. Et s'il le fait en laissant fuir toute cette peur que l'on porte en soi lorsque l'on est confronté aux toxicomanies d'autrui, il est sûr d'être un thérapeute efficace. Il n'y a pas de secret pour aider un toxicomane à guérir, ou un jeune à ne pas devenir toxicomane. Toute vie est relation, d'abord et avant tout. Alors tout ce qui incite à une réconciliation entre le monde extérieur et l'angoisse interne que tout homme ressent est un acte thérapeutique en soi. La prétention qu'il existerait un savoir ou un supposé savoir appartenant aux professionnels est une prétention. Il est temps de faire confiance au bon sens et au savoir-faire de tous ceux qui refusent le chemin d'une résignation collective. Chez le toxicomane, il y a un vide existentiel qui demande désespérément, consciemment ou instinctivement, à être comblé. La dépendance est une faillite spirituelle, une maladie de l'âme, tandis que la guérison de l'esprit affaibli est une renaissance (Grof). Des milliers de jeunes gens ont appris à demeurer abstinents de tout toxique, après une lutte de longue haleine. Ce combat peut presque toujours se résumer par la quête incessante d'un épanouissement intérieur et celle d'une patiente réconciliation avec l'extérieur. » ³²

 

Nous sommes reconnaissants aux professionnels qui ont la simplicité de démystifier ainsi le travail thérapeutique. Ils nous donnent confiance en nos capacités humaines d'entrer en relation avec les autres, même lorsque c'est délicat et difficile. Ils nous confortent dans la nécessité de rechercher toujours une plus grande qualité de dialogue, car il est un savoir-être en humanité, qui n'est l'apanage de personne et que chacun peut découvrir et approfondir, au fil des rencontres. Cela n'empêche pas le savoir-faire qui demande formation et compétence, mais ne saurait en aucun cas remplacer le savoir être de qui sait se faire présence auprès des autres, surtout s'ils sont en souffrance.

 

Yves Salgues souligne l'importance d'une présence aimante : « Ce n'est point le talent des psychiatres qui m'a sorti de la drogue, c'est le génie de l'amour qui m'en a définitivement guéri… Malheur au drogué épuré qui ne rencontre pas l'amour au sortir des cliniques. Il retombera dans sa drogue comme le plus vulgaire des alcooliques se précipitant au café pour y exorciser les miasmes qui lui restent de sa cure de dégoût. » ³²

 

Dans L'anti-psychiatre et le toxicomane, Jean-Luc Maxence insiste encore davantage.


³². Jean–Luc Maxence, Prévenir, soigner, guérir, Droguet et Ardant, 1993, pp.216-217

³² Yves Salgues, L'héroïne Une vie, op. Cit., pp. 318,319



       Au centre Didrot, accueillants et accueillis, tous travaillent ensemble, sans attacher aucune importance au titre que certains pourraient avoir. Ceux qui auraient une compétence particulière ne s'en prévalent surtout pas !

 

Le Docteur Olievenstein découvre, tout comme Louis Gonnet, la nécessité d'une certaine empathie pour qu'un dialogue puisse s'établir. Il faut être bien ensemble, établir une connivence, la sensation de se comprendre par un lien spécial. Faute de quoi, la personne ne pourra pas se dire. Il nous parle ainsi de Michel : « Je crois bien, en effet, n'avoir jamais abordé un gosse aussi désespéré. À quel point Michel a compté dans ma vie, je le mesure mal encore… il avait l'air tellement malheureux, j'ai vu sur son visage, passer une telle ombre suicidaire, instinctivement, je lui ai caressé les cheveux. Ce genre de geste, toute la culture et la pratique médicale l'interdisent. Mais ce gosse me bouleversait. Et je compris que mon attitude l'avait profondément touché. Cette transgression constituait pour moi une leçon importante. À partir de ce jour, il s'est ouvert totalement. » ³⁴

 

Autant le travail de la psychanalyse ne nous paraît pas forcément indiqué, lorsqu'une restauration physique n'a pas été suffisamment entreprise, autant la nécessité de parler s'impose pour pouvoir guérir.

 

Savoir écouter, transmettre une intense qualité de présence est essentielle pour accompagner un toxicomane vers la guérison. L'apport des sciences humaines est certes précieux pour comprendre certains mécanismes, mais l'échange et la parole ne sont pas réservées à des professionnels : l'imaginaire populaire leur prêterait bien à tort un pouvoir magique !

 

C'est important à dire car beaucoup n'osent pas s'aventurer dans le domaine de la toxicomanie, pensant que le problème est réservé aux spécialistes, sans se rendre compte qu'il est aussi celui de tout un chacun. Bien des proches se sentent inhibés et n'osent pas s'exprimer. Par cette réserve très dommageable, les toxicomanes se retrouve un peu plus enfermés dans leur isolement.

 

Si le spécialiste apporte un plus, il ne remplacera jamais les premiers éducateurs du jeune que sont ses parents. Naturellement, on ne peut s'improviser médecin, quand il s'agit de guérir un mal physique, certes il est vital pour un jeune de rencontrer des adultes de valeur, extérieur à son milieu de vie ; l'intervention d'un tiers s'avère souvent précieuses, parfois indispensable ! Mais les premiers éducateurs sont ceux qui vivent au quotidien avec le jeune.

 

« On ne rattrape jamais l'amour qu'on n'a pas donné à nos enfants. Ce moment, unique et fabuleux à la fois, où ils sont installés dans le nid est un temps inestimable pour l'éducation. Personne ne pourra mieux donner et entretenir cet amour que les parents. De multiples relais autour de la famille sont indispensables. Des plus petits villages aux plus grandes agglomérations, nous devons être les alliés des parents et non des citoyens passifs, pour élever nos enfants et aider ceux de notre entourage. Mais personne, jamais personne, ne pourra leur donner la force, la joie de vivre et la puissance créatrice qu'ils transmettront à leur tour, hormis un homme et une femme qui les aiment. »³⁵

 


        ³⁴ Dr Claude Olievenstein, Il n'y a pas de drogués heureux, op. cit., pp.202 et 203.

        ³⁵ Guy Gilbert, Lettre n°67, op. Cit., p.8
 

 

De son côté, Tony Anatrella écrit : « Croire que l'on peut se faire tout seul est une idée erronée ; pourtant elle domine les esprits depuis que, dans les années 60, la relation éducative a été abandonnée au profit de la relation d'explication psychologique. Chacun est renvoyé à lui-même pour se débrouiller seul avec sa propre existence avec l'idée qu'il n'y a pas à s'appuyer sur les autres, les institutions ou les savoirs…

« Il faut aussi s'arrêter ici au développement de conceptions éducatives déduites hâtivement et sans fondement théorique de la psychanalyse. On pense à quelques écrits de Françoise Dolto qui, pour tant de bonnes intentions qu'ils renferment, sont également parsemés d'erreurs psychologiques au point qu'ils en deviennent anti-pédagogiques. Certains adultes en ont été marqués, qui se sont volontairement maintenus dans la passivité par crainte de mal faire, tout en souffrant personnellement d'adopter des contre attitudes qui ne correspondaient pas à leurs options. Ce refus de l'intervention est fondé sur l'idée que l'être humain possède en lui tout ce qu'il lui faut pour se développer, alors que la formation de la personnalité ne peut se faire que dans le cadre de limites affectives, sociales, culturelles et morales qui l'enrichissent et la confortent. En proposant cette relation à l'enfant privé de projet éducatif, on a cru que viendrait au monde une nouvelle génération d'enfants aussi libre qu’épanouie. C'est l'inverse ce qui s'est produit, et la drogue en est la preuve qui traduit la recherche continuelle de points de repères. L'enfant ne saurait se faire tout seul.

« C'est pourtant sur ce postulat erroné qu'est fondée l'explosion des magazines de jeunes, dans lequel on trouve certes des conseils qui les aident à se débrouiller d'un point de vue pratique, mais qui valorise trop systématiquement des aspects juvéniles de leur psychologie. Ce simple relais, outre qu'il n'est pas formateur, ne saurait remplacer la présence des adultes. Les jeunes qui espèrent, grâce à cette presse qui leur est spécialement destinée, établir une vraie communication sont souvent déçus : ils restent isolés avec eux-mêmes, sans l'apport d'une philosophie ou d'une morale...

« Comment l'enfant peut-il se fier à un adulte qui lui raconte des histoires de drogue vécues de son adolescence ou qui continue à fumer du shit, parfois même avec ses enfants, sous prétexte que ça fait pas de mal ? D'autres qui découvrent que leur enfant fume perdent tout crédit en leur demandant seulement de ne pas passer à la drogue dure, comme si l'une et l'autre étaient de natures fondamentalement différentes. Là où l'interdit structurant devrait fonctionner, des adultes sont incapables de l'énoncer.

« Très vite alors, les adolescents sentent que les adultes n'ont rien à leur proposer – ce qui ne fait que hâter leur recours à la drogue, voire au suicide. Ils souhaitent par là faire réagir les adultes, savoir jusqu'où ils peuvent aller. Si, par exemple, des parents ont donné à leur enfant de 16 ans l'autorisation de sortir en lui demandant de rentrer à une heure bien précise et que celui-ci est de retour avec deux heures de retard, il est évident qu'il faut intervenir et demander raison de cet incident. Comment, dans le cas contraire, l'enfant saura-t-il ce que parler veut dire ? L'adolescent attend clairement que ses parents réagissent ; c'est même précisément pour cela qu'il les éprouve. Une fille de 15 ans, rentrant d'une soirée, raconta à ses parents que du shit avait été proposé par de jeunes, mais qu'elle-même, avec quelques autres, s'était abstenue d'essayer. Comme sa mère lui faisait part de son intention de téléphoner aux divers parents pour les informer de la situation, l'adolescente manifesta son désaccord et menaça de ne plus lui faire de confidences. Avec raison sa mère tint bon, lui rappelant sa responsabilité d'adulte vis-à-vis des autres et l'impossibilité pour elle de garder une information qui mettait en jeu la responsabilité éducative d'autres parents. La jeune fille finit par acquiescer à ses arguments au point d'ailleurs que, en racontant l'histoire, elle manifestait même une certaine fierté devant le courage de sa mère, reconnaissant que celle-ci avait eu raison d'intervenir dans une situation avait son mot à dire... Le silence, la permissivité et la passivité des parents favorisent la pratique de la toxicomanie, tout autant que l'absentéisme scolaire, le vol de l'argent familial ou le versement excessif de l'argent de poche (trop souvent accordée par les parents pour pallier le manque de communication), enfin, la désocialisation progressive.

« Cette jeune adolescente n'a pas voulu fumer, ni la curiosité ni l'intérêt émotionnel ne l'on contrainte à répondre à l'offre qui lui était faite, plus encore, elle a même été capable d'en parler avec des adultes. » ³⁶

 

Cette situation n'est malheureusement pas la plus fréquente car dans la mentalité actuelle des lycéens, la plupart ne toléreraient pas que leurs parents « trahissent » leurs confidences, ni « dénoncent » leurs copains. La mère de cette jeune fille a su lui faire comprendre la nécessité d'aider des jeunes en danger. Ce n'est pas toujours possible. Celui ou celle qui pense autrement que son enfant se doit de respecter sa confiance et de ne pas agir inconsidérément sans un accord profond avec lui.

 

Certains parents pensent même légitime d'accompagner une consommation d'herbe très limitée, occasionnelle et peu chargée en THC. Ils voudraient éviter que leurs enfants ne consomment de la résine frelatée ou des variétés d'herbe cultivées pour leur très haute teneur en principe actif. Ils craignent à juste titre tous les additifs dangereux utilisés par les fabricants pour augmenter la quantité de résine à revendre. Ils redoutent le danger des fumeries faites en cachette, ainsi que la délinquance à laquelle entraîne les trafics. Encourager des essais comporte alors bien des incertitudes. Aider à connaître un produit poussera-t-il le jeune à s'en dégoûter ou bien à y prendre un peu trop goût ?

 

Louis Gonnet, Jean-Luc Maxence, Tony Anatrella nous permettent ainsi de mieux cerner les limites de leur travail de psychanalyste. Le praticien dans des entretiens préliminaires au sevrage ne peut conduire une psychanalyse complète. Il croise son expérience et son savoir-faire en fonction de la personne et du contexte. Il aide le sujet à se confronter à la réalité et à sortir du déni. Il met en lumière les bénéfices recherchés dans les liens de dépendance. Il éclaire la différence entre des relations interpersonnelles librement choisies et l'asservissement mortifère des prises de toxiques : les liens ne sont pas du même ordre !

 

Après le sevrage, le travail sur soi devient possible. Il est indispensable et nécessite un cadre particulièrement concret, chaleureux et humanisé. Tout être humain a besoin de s'exprimer et de parler. Sans la parole, il n'est pas de rétablissement possible. Le sevrage hospitalier, s’il est souvent nécessaire sur une dizaine de jours, n'est pas suffisant. Il faut que s'ensuive, immédiatement après, une période plus longue qui permette de se rétablir mentalement.

³⁶ Tony ANATRELLA, Non à la société dépressive, op. Cit., pp. 225, 230 à 232

 

LA NÉCESSITÉ DE PARLER

 

Il est impossible de guérir, sans entrer en relation, sans communiquer. La toxicomanie est une « rupture des liens » a-t-on souvent dit. Celui qui marque son corps par un produit externe ne cherche-t-il pas à dire d'une manière violente ce qu'il n'a pas réussi à exprimer par la parole ?

 

« Quand la parole est absente, le corps crie. »³⁷

 

Un Centre en France nous paraît particulièrement intéressant quant à ce travail par la parole. Il s'agit du Centre APTE, Aide et Prévention des Toxico-dépendances par l'Entraide, à Bucy-le-Long, près de Soissons. J'ai eu la chance d'y être invitée le 30 juin 2000, par M. Doche, directeur et Madame Schmidt, directrice adjointe de l'époque, à l'occasion de la journée annuelle des anciens. La vie y est familiale, à échelle humaine. Imaginez une grosse maison bourgeoise qu'une petite tour de côté permet de baptiser château. Au rez-de-chaussée, pièce conviviale, cuisine, salle à manger et quelques salles invitent à l'échange ; au premier, les chambres des garçons; au second, celles des filles. Une vingtaine de lits en tout et l'impossibilité de séjourner plus de deux mois. Plus de mille jeunes sont déjà passés par là et la plupart considèrent ce lieu comme celui de leur vraie naissance.

 

D'emblée, les responsables se montrent exigeants, intransigeants sur la nécessité d'un sevrage absolu. Non seulement, il faut arriver déterminé à en finir avec ses dépendances, mais il faut maintenir sa décision un mois minimum avant de pouvoir être accueilli. Pour quelqu'un dont la motivation est partielle et fluctuante–sinon il n'y aurait pas de problème–, le maintien de cette décision tout un mois est déjà un programme à lui seul.

 

Le Docteur François Gonnet, alcoologue à Lyon, aime à dire que lorsqu'un alcoolique ou un toxicomane veut guérir, il ne le veut jamais qu'à moitié, puisque son corps réclame le contraire de ce que décident son cœur et sa raison. Tout le travail de l'accompagnateur sera de l'aider de passer de 49 % à 51 %, en sorte qu'il ne renonce pas à son désir à la moindre tentation et surmonte cette ambivalence. Pour la personne qui souffre de la dépendance et voudrait s'en défaire, parvenir à l'abstinence paraît le plus souvent complètement illusoire, comme quelque chose vraiment impossible !

 

À Bucy, un premier entretien permet de discerner la motivation du demandeur, puis chaque semaine–chaque mercredi–il lui est demandé de téléphoner pour confirmer sa décision. Tout ce travail préparatoire est indispensable pour bénéficier très profondément de l'aide offerte. Là, point de gourou pour forcer le for intérieur des patients. Il est en effet des lieux où l'on remplace la dépendance aux produits par la dépendance à une secte, comme si le sujet était vraiment incapable de liberté.

 

« La chose est claire : c'est du manque de dépendance dont souffre le sujet désintoxiqué. Cet homme qui ne dépend plus de rien appréhende la cause de cette absence ! » ³⁹

 

³⁷ Françoise MOZZO-COUNIL, Ensemble face à la drogue, Chronique Sociale, Lyon, 1995, p.96)

³⁸ APTE : Aide et Prévention des Toxico-dépendances par l'Entraide, Château des ruisseaux 2 rue du Général Dutour de Noirfosse 02880 Bucy-le-Long, tél: 03237222

³⁹ Dr Claude OLIEVENSTEIN, Destin du toxicomane, op. cit., p.256

 

Probablement, le sujet dépendant a-t-il peur des choix véritables. Pour masquer son appréhension, il est plus enclin à subir son environnement qu'à créer des liens libres et interpersonnels véritablement choisis, même si parfois une boulimie de rencontres superficielles lui fait illusion.

 

La liberté n'est pas un apprentissage facile. Si le sujet a souffert des conséquences de sa dépendance et a conscience du mal qu'il s'est ainsi fait, lâcher prise à ce qui le tient, même s'il en est prisonnier, n'est pas si aisé.

 

À Bucy, chacun est invité à penser par soi-même et à réfléchir sur soi et lors de la prise de parole en groupe, le bénéfice va surtout à celui qui parle. Ce système évite que personne ne s'immisce de façon abusive dans l'intimité de celui qui cherche à guérir. Chacun choisit de dire ce qu'il a besoin d'exprimer pour avancer et tous écoutent avec respect. Le Directeur frappe par sa réserve et sa discrétion. Il évite d'être là, lors des prises de parole. Nulle part, il ne s'impose, mais si l'on a besoin de lui, il est là.

 

Ces deux mois passés à Bucy sont rythmés par des étapes. Chacun est invité à prendre conscience de son comportement et des conséquences que cela entraîne. Facile à dire. Autrement plus difficile de se forger une détermination à rester abstinent de tout produit.

 

Pour aider, les rencontres se passent selon le rituel de Narcotiques Anonymes. Avant de parler, celui qui souhaite s'exprimer se présente et tout le monde le salue, en l'appelant par son prénom. Ce salut et cette reconnaissance par les autres permettent l'établissement du lien nécessaire à la parole et matérialise l'accueil et la disponibilité accordés à chacun par tout le groupe. Puis, avec simplicité, la personne reconnaît devant tous être dépendante, et en dépit de cette dépendance être resté abstinente, « clean » depuis tant de jours, de mois, d'années. Qu'il s'agisse de trois jours ou de vingt-cinq ans, tout le monde l'encourage et la félicite : une journée gagnée contre la drogue, c'est une victoire importante. Car modestement, la personne ne prend pas de grandes résolutions pour toute la vie, mais seulement pour un jour, l'un après l'autre. C'est aujourd'hui qu'elle décide d'être abstinente. Demain appartient à demain.

 

Une jeune femme explique : « Je ne sais pas si dans quarante ans, je pourrais m'autoriser de prendre un petit quelque chose. J'aime mieux ne pas y penser. M'engager pour toute ma vie, cela me ferait peur, mais aujourd'hui, décider pour un jour seulement, ça va, c'est faisable et c'est ce qui me permet d'avancer. »

 

LES THÉRAPIES COMPORTEMENTALES ET COGNITIVES

 

Le travail proposé à APTE associe une relecture de sa vie et une observation de ses comportements. Le but recherché est une meilleure responsabilisation de ses choix à venir.

 

Les changements obtenus chez la plupart de ceux qui y sont passés sont durables.

 

De nombreux autres thérapeutes travaillent aussi sur la prise de conscience et le comportement. Le professeur Daniel Bailly écrit : « Les éléments de l'environnement agissent comme des signaux déclenchant la prise de drogue. Ils doivent être identifiés et rendus inopérants au moyen d'une thérapie cognitive et comportementale. La psychothérapie permet à la personne dépendante de prendre conscience de ses vulnérabilités et de comprendre pourquoi elle en est arrivée là. Le comportement de dépendance obéit à un véritable conditionnement. Pour l'éteindre, il faut désensibiliser le sujet. Une thérapie cognitive et comportementale permet au patient d'identifier avec le psychologue tous les stimuli déclenchants la tension irrépressible qui le pousse à prendre de la drogue. En outre, il apprend les techniques de relaxation (notamment par un contrôle de la respiration) qui lui permettront de juguler sa réaction. Peu à peu, le pouvoir du stimulus déclencheur va diminuer et le comportement s'éteindre. »⁴⁰

 

À l'insu du sujet, à chaque prise, les drogues activent le circuit de récompense du cerveau. Lorsqu'il est stimulé, ce circuit consolide la mise en mémoire des schémas comportementaux procurant une sensation agréable. Comme les drogues activent ce circuit de façon artificielle et excessive, l'empreinte mnésique des stimuli et des actes menant à la prise de drogue se renforce exagérément de prise en prise. Il en résulte un automatisme rigide, poussant la personne dépendante à accomplir ces actes lorsque les stimuli sont à nouveau présents. Guérir de la dépendance implique, non seulement de guérir le syndrome de manque, mais surtout d'effacer la dépendance psychique, ce qu'aucun médicament n'est capable de faire à lui seul.

 

Le schéma de cheminement de la modification d'un comportement, d'après Gaston Godin (1996) est devenu un classique. Au départ, il s'agit de prendre conscience de ses représentations (je pense), ses cognitions (je sais), sa capacité (je suis capable), d'évaluer les normes et les barrières sociales, culturelles et environnementales. De cette prise de conscience émerge la motivation (j'ai envie), suivi de l'intention (je vais faire). Enfin après avoir suffisamment repéré les facteurs inhibiteurs (les habitudes) pour mieux s'en défendre et les facteurs facilitants renforçateurs pour étayer sa décision, le sujet se risque au comportement modifié (je fais).

 

Le Docteur Charly Cungy nous transmet son expérience clinique dans un livre très pédagogique.⁴¹

De nombreux exemples de modifications de comportements illustrent les questionnaires proposés, les évaluations sur les avantages et les inconvénients à changer, les mises en garde. Six groupes de questions aident tout d'abord à comprendre la dépendance. Cela permet de se motiver, se préparer à l'action, enfin passer à l'action, maintenir les résultats et rester attentif aux problèmes de rechutes, « problèmes à prendre très au sérieux : une chute n'entraîne pas la rechute ! »  

 

À un degré moindre, Guy Champagne évoque aussi une thérapie comportementale, quand le docteur Beaulieu lui demande de reculer le plus possible ses prises d'héroïne.⁴². Avant de réussir à tout lâcher, pourquoi ne pas essayer de limiter et d'espacer les prises de produit ? Même insuffisante, même si elle n'aide certainement pas à guérir de l'obsession, cette expérimentation contestable peut marquer pour certains une étape avant la décision de vraiment arrêter, au moins pour prendre conscience de l'insuffisance d'une démarche partielle.

 

 

⁴⁰ Eurêka, Juin 1999, numéro 44

¹ Dr Charly CUNGY, Faire face aux dépendances, 2000, Ed. Retz.

 ² Guy CHAMPAGNE, J'étais un drogué, édition du Seuil, actuels, 1967, P. 179

 

 

Les thérapies comportementales visent toutes à l'abstinence. Elles ont cet intérêt de responsabiliser le sujet. Elles sont une aide appréciable pour le moment présent et le contact avec la réalité. Elles ne sont pas toujours suffisantes lorsqu’une souffrance enfouie provoque des blocages qui empêchent d'avancer. Pour construire l'avenir, il faut pouvoir s'appuyer sur son passé.

 

LA PRÉVENTION

 

Les personnes qui ont le courage et l'intelligence de faire ce travail sur soi si exigeant et nécessaire pour sortir de la dépendance sont des exemples précieux. Elles témoignent de la possibilité de dépasser le conditionnement que l'usage de drogues à inscrit dans les neurones, dans le « disque dur » pour reprendre une image moderne. Leur rétablissement nous encourage et nous émerveille. Il n'empêche ! Il est quand même plus simple de prévenir que de guérir, d'agir en amont plutôt qu'en aval, et dans le contexte de vie actuelle où nos enfants grandissent, il est de notre responsabilité de les alerter.

 

Cette mise en garde ne peut être efficace que si elle s'appuie sur une éducation véritable. Sans ce contexte éducatif, parler de drogue reviendrait à poser un emplâtre sur une jambe de bois. « Ce ne sont pas des slogans peaufinés par des agences de communication ou des films publicitaires réalisés par le dernier cinéaste en vogue qui feront reculer la toxicomanie ; un clip n'a jamais atteint un drogué qui s'en moque. La prévention qui est uniquement centrée sur la question de la drogue manque sa cible et peut passer à côté du problème. »⁴³

 

Jean Bergeret, fondateur du CNDT,⁴⁴ Insiste sur la nécessité en éducation de correspondre vraiment à la personne dans son univers et d'éviter de morceler les apprentissages.

 

« Le point de vue éducatif. Une prévention de la toxicomanie, comme toute prévention des inadaptations sociales, suppose une remise en question de nos habitudes éducatives. Les enseignants tout autant que les parents ont trop souvent cru pouvoir tricher avec les intérêts réels des enfants et des adolescents. Aucune cohérence, aucune cohésion n'existe dans un grand nombre de situations dès qu'on se trouve devant un cas difficile, c'est-à-dire devant un sujet dont les difficultés identificatoires sont les plus aiguës et qui attend encore, plus que tout autre, qu'on s'occupe de lui sereinement et dans un climat affectif où chacun conserve son identité, sa place propre, ses responsabilités, sans échappatoire.

 


³ Tony ANATRELLA, Non à la Société Dépressive, op. cit.,p 239
⁴⁴ CNDT: Centre National de Documentation des Toxicomanies, 9 quai Jean Moulin 69001 Lyon.

Le système éducatif... ne tient pas compte des inhibitions affectives pour comprendre et venir en aide aux jeunes en crise identificatoire. Au lieu d'être l'occasion d'un heureux déblocage du processus évolutif, le passage par l'institution scolaire est parfois l'occasion d'un échec grave et difficilement remédiable. La tendance la plus facile en pédagogie est de tenir un discours autour du problème au lieu de s'employer à apprendre aux jeunes à bien faire fonctionner leurs propres machines à penser. Par ailleurs, on pense faciliter les choses en multipliant les sections censées opérer un quelconque rattrapage mais ne faisant que fixer les déficiences. On se renvoie la balle d'une section à l'autre, de la famille aux enseignants, des enseignants aux médecins et aux psychologues, etc., alors qu'il conviendrait au contraire de prendre effectivement en charge la personne de façon individuelle et globale une fois au moins dans sa vie, de plus on semble surpris de l'absence de structuration affective chez tant de nos jeunes contemporains.

« Le rôle de la collectivité. Il convient de constater que les familles, comme les autres modes d'encadrement traditionnels, se sont vues dépossédées de toute une partie de leurs responsabilités éducatives au profit d'institutions beaucoup plus anonymes et limitées de ce fait même dans leurs propres moyens d'action individuelle. Il serait dangereux de penser pouvoir confier aux seuls techniciens de l'éducation le soin de faire réfléchir le jeune sur ses propres buts, ses propres moyens et la véritable nature des difficultés qu'il rencontre. L'action de prévention nécessaire est l'affaire de tous ; elle ne peut se limiter à prendre pour cibles les toxicomanies déclarées; il s'agit de prévenir beaucoup plus tôt les échecs maturatifs décelables ou prévisibles. Il convient par une meilleure information d'aider les familles à mieux connaître les problèmes relationnels qui les relient (ou les opposent) à leurs enfants ; il convient de renforcer non pas tellement l'autorité au sens restrictif et coercitif mais le rôle régulateur de l'environnement familial dans son ensemble sur les crises de l'Œdipe ou de l'adolescence et de prendre conscience (quand cela est nécessaire) de la nécessité de faire intervenir un psychothérapeute.»⁴⁵

 

Pour les parents, il s'agit de savoir armer leurs enfants, de les aider à se forger une vraie personnalité, apprendre à gérer leurs émotions, à différer parfois des satisfactions qu'ils voudraient immédiates, les évaluer par rapport à d'autres réalités peut-être moins chatoyantes, mais tout aussi importantes, si ce n'est plus, et se construire dans la durée. Le toxicomane ne vit que pour un instant éphémère, alors que celui qui sait faire face à la vie réfléchit aux conséquences de ses actes et inscrit son évolution dans le temps.

 

« La base même d'une vraie prévention sera de permettre à chacun de se construire suffisamment solidement pour savoir réagir positivement aux frustrations qui scandent une existence. »⁴⁶

 

C'est seulement dans un contexte d'éducation de toute la personne qu'il est possible de parler de drogue, mais pour cette mise en garde bien nécessaire, certaines précautions s'imposent. Montrer les produits, c'est risquer involontairement d'en faire la publicité. Des explications trop insistantes risquent de devenir des recettes-mode d'emploi qui ne seraient en fin de compte que de l'incitation, à supposer même que tous ces commentaires soient exacts, ce qui est loin d'être le cas pour tous ceux qui circulent actuellement.en fin de compte que de l'incitation, à supposer même que tous ces commentaires soient exacts, ce qui est loin d'être le cas pour tous ceux qui circulent actuellement.

 

⁴⁵ Jean BERGERET, Toxicomanie et personnalité, PUF, 1994.

⁴⁶ Francis CURTET, La drogue est un prétexte, Flammarion, 1996, p.p. 172–173

 

Loin de nous l'idée qu'il faudrait cultiver l'ignorance. Il est des éclairages aussi importants qu'utiles. Il n'empêche que trop insister sur des connaissances très ciblées, c'est aiguiser la curiosité qui peut être autant une qualité lorsqu'elle est bien orientée qu'un danger lorsqu'elle conduit à des prises de risques particulièrement graves.

 

En fait, les questions des adolescents sur la drogue, la sexualité ou le sida rejoignent des questionnements vitaux, beaucoup plus existentiels sur la vie, l'amour ou la mort. Comment, à partir de questions concrètes, de faits précis, s'interrogent-t-ils sur leur devenir ? Comment les sensations, si nombreuses à l'âge de l'adolescence, prennent-elles sens dans la construction de leur vie ?

 

« Il n'est nullement déconseillé de répondre aux questions qui nous sont posées, mais nous devons nous attacher à toujours ramener l'interlocuteur au niveau le plus profond de ses préoccupations. Une information féconde en matière de toxicomanies tient souvent davantage aux questions qu'il y a lieu de poser à celui qui exprime une demande, qu'aux réponses bien superficielles qu'on serait tenté de donner à des questions formulées de façon trop simpliste... Une information peut s'avérer inopportune si elle est mal présentée. Elle apparaît comme dangereuse si elle ne correspond pas à une véritable demande, à un réel besoin de mettre en ordre des connaissances. »⁴⁷

 

« Parler de la drogue fini par donner une légitimité aux produits. La drogue fait partie de la vie, chacun a ses trucs préférés. "La drogue, c'est normal puisqu'on en parle. Ne pas en parler prouverait que ça n'existe pas." Voilà ce que disait une lycéenne de 17 ans. Raisonnement paradoxal sans doute, mais qui traduit bien l'ambiguïté de la prévention. Qu'on parle de la drogue ne devrait pas lui donner un quelconque caractère normatif ! Mais c'est pourtant à ce résultat qu'aboutissent la plupart des campagnes. »⁴⁸

 

« La publicité faite à la drogue par de nombreuses initiatives médiatiques, conduites dans un but qui se voudrait préventif mais de façon naïve et imprudente, a souvent été perçue comme un facteur d'incitation à la consommation. »⁴⁹

 

Comme Jean Bergeret, Tony Anatrella insiste : « Les pouvoirs publics manquent de courage politique face à la drogue. Là où il faudrait s'interroger sur les raisons de cette pratique, ils organisent les symptômes. Nous sommes dans la croyance qu'il suffit d'expliquer aux jeunes la nature des produits et leurs dangers pour qu'ils puissent s'arrêter de se droguer. C'est l'inverse qui se passe. Plus les produits sont expliqués et plus les jeunes sont incités à les consommer. La réponse qu'ils font à leurs éducateurs confirme cette attitude quand ils affirment oui, je sais, tout en continuant à consommer du cannabis ou d'autres substances.» ⁵⁰

 

⁴⁷ Jean Bergeret, Les toxicomanes parmi les autres, éditions Odile Jacob, 1990, p.p. 172-173.

⁴⁸ Tony ANATRELLA  http//www.drogue–danger–débat.org 
⁴⁹ Jean Bergeret, Les toxicomanes parmi les autres, op. cit., p. 203

⁵⁰ Tony ANATRELLA Entretien avec Damien MEERMAN, http//www.drogue–danger–débat.org

 

            Les pouvoirs en place nous disent : « Attention il n'existe pas une prévention, mais des préventions ». Nous pourrions croire que cet avertissement souligne que chaque enfant, chaque jeune mérite une parole qui lui est propre, adaptée à son âge, à son vécu et à son caractère. Chacun n'est-il pas unique ? Et les parents savent combien leurs enfants pourtant élevés dans la même famille sont différents et ont besoin d'attention spécifique. Parfois, à une étape, ils manquent le coche avec l'un d'eux, pour une raison ou pour une autre. Ils ne sont pas forcément fautifs, le contexte extérieur peut y être pour beaucoup, mais ils vont devoir rechercher ce qui a manqué, tenter de panser la plaie. Mais n'est-ce pas la vie tout simplement ? De même qu'avancer, marcher, c'est retrouver l'équilibre à chaque pas, de même, la famille, forte d'une histoire unique, marqué de blessures plus ou moins graves et profondes, se construit jour après jour et invente continuellement de nouvelles harmonies selon l'évolution de ses membres.

 

Lorsque la politique actuelle parle de différentes préventions, ce n'est pas à cet ajustement à chacun auquel elle fait référence, mais aux notions d'usage, d'abus et de dépendance, en oubliant presque d'ailleurs le non-usage qui devrait pourtant être l'objectif principal de toute prévention. Certes il est important de distinguer les différents degrés de gravité. Celui qui s'est essayée exceptionnellement à quelques joints n'est pas d'emblée devenu toxicomane, il n'empêche que la terminologie à la mode : usage récréatif, drogue douce, ne souligne absolument pas le caractère dangereux de ces premiers essais.

 

«La sémantique utilisée par la MILDT⁵¹ masque la réalité; il est toujours possible de tricher avec les mots. La distinction entre usage et abus ne tient pas face aux raisons qui conduisent à vouloir se droguer. Ce n'est pas une question de quantité mais d'attitude d'esprit. » ⁵²

 

Qu'un oiseau soit entravé par un fil tout léger ou une grosse corde, tant qu'il est ainsi attaché, il ne peut pas s'envoler. Tant que la personne n'est pas libérée, libre de l'envie même de se droguer, elle n'est pas davantage dans une dynamique de vie.

 

« L'usage de la drogue est toujours illicite parce qu'il implique un renoncement injustifiée et irrationnel à penser, vouloir agir comme une personne libre. Le problème n'est pas la quantité de drogue ni pourquoi elle circule, mais plutôt tout bonnement de savoir si la drogue est un produit néfaste ou pas pour les individus et la société. Rien ne sert d'élaborer des distinctions subtiles à seule fin d'accréditer l'idée que des individus peuvent se droguer. »⁵³

 

Francis Curtet souligne lui aussi : « Il n'y a pas de bonne drogue opposée à de mauvaises drogues. Il n'y a que la drogue, dans tous les cas, ne résout rien et peut conduire à la mort.» ⁵⁴

 

¹ Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie, 7, rue Saint-Georges, 75009 Paris.

² Tony ANATRELLA, http//www.drogue-danger-débat.org

³ Tony ANATRELLA, La liberté détruite, op. cit., pp. 30, 102-103)

⁵⁴ Francis CURTET, La drogue est un prétexte, op. cit., p. 49)

 

Une véritable prévention ne peut être ambiguë et laisser croire que l'on peut flirter en tant soit peu avec la drogue. Cela n'empêche pas l'écoute attentive des jeunes, même et surtout lorsqu'ils sont surpris par notre fermeté. « Vous m'avez envoyé plein de messages » nous disait un jeune fumeur de cannabis qui tentait de nous expliquer le pourquoi et le comment de sa consommation. « Il faut que j'intègre ! »

 

Si la première des préventions doit se passer à la maison, l'école a aussi sa part de responsabilité. Aucun collège et lycée ne peuvent plus faire comme s'il n'y avait pas de drogue dans leurs murs. Ignorer la réalité sous le prétexte de ne pas ternir la réputation d'un établissement est un acte de non-assistance à jeunes en danger. La naïveté de certains enseignants n'est plus de mise. Comme les parents, tous ceux qui sont un tant soit peu pédagogues, qui ont véritablement le souci des jeunes ont besoin de connaître réellement les méfaits des drogues et la façon dont elles se propagent. Sans cette connaissance précise, il ne leur sera pas possible de parler avec autorité quand l'occasion s'en présentera. Ne pas résister à la banalisation actuelle de drogues dites « douce », laisser impunément « fumer » dans la cour d'un lycée ou sur le trottoir est d'une extrême gravité. Dans certains endroits, les jeunes de plus de 16 ans avaient encore récemment l'autorisation de fumer dans une partie de la cour. C'était ainsi initier au tabac une proportion importante des nouvelles générations. L'armée a été responsable de contaminer le nombre d'appelés des générations passées. Encore ces jeunes étaient-ils déjà plus âgés et cela ne touchait pas les jeunes filles. L'Education Nationale a été bien inconsciente d'avoir toléré pendant plusieurs décennies la propagation de l'usage du tabac. L'État peut se targuer de multiplier les centre anti tabac. Ne fallait-il pas commencer par interdire effectivement de fumer à l'école ?

 

Certes, le tabac n'est pas un modificateur cérébral. Les dégâts qu'il entraîne sur la santé sont considérables, mais n'empêchent pas une vie relationnelle et de travail. Par contre, son usage facilite l'introduction du cannabis dans les lycées, où le premier joint à souvent valeur d'initiation par rapport aux copains, sans que les surveillants puissent intervenir facilement. Si l'on tolère sur la cour le carré des fumeurs, pourquoi pas aussi le carré des alcooliques ?

 

La fermeté dans des établissements où beaucoup de jeunes sont réunis est capitale. Parallèlement, il importe que le lycée et collège offre aux élèves des espaces d'écoute. Les équipes locales où se côtoient enseignants, infirmières, parents d'élèves et jeunes-relais, où la parole de chacun est respectée deviennent des forces de ressourcement. «Les mieux placés pour l'écoute des jeunes sont les personnes qui les côtoient tous les jours.»⁵⁵

 

Les adultes doivent apprendre à réfuter les argumentations simplistes des consommateurs et revendeurs de cannabis, savoir situer les méfaits respectifs de l'alcool et du haschisch. Les comparaisons, un peu trop dans l'air du temps : « un joint, c'est comme un apéritif », ne sont pas innocentes. Les jeunes ne sont pas assez conscients de l'action masquée du THC dont la demi-vie dure 8 à 10 jours. De 8 jours en 8 jours, le fumeur n'élimine ainsi que la moitié du produit chaque fois. Celui qui réitère l'expérience toutes les semaines est en permanence sous l'action du THC qui s'accumule dans les graisses du cerveau, du foie et de tout l'organisme. Drogue lente s'il en est, et qui plutôt que douce tue doucement le cerveau.



⁵⁵ Françoise MOZZO-COUNIL, Ensemble face à la drogue, op. cit., p. 110
Il est aisé de distinguer l'usage festif, convivial et occasionnel d'un peu d'alcool de temps en temps pour les gens qui n'ont pas de problème avec l'alcool, de l'abus vraiment grave pour la santé et l'insertion sociale. Cette distinction est beaucoup moins facile dans le cas du cannabis où le glissement d'un usage dit récréatif d'un usage nocif est beaucoup plus insidieux. Le verre de vin, même quotidien, peut faire partie de l'alimentation. Un joint quotidien est une habitude qui porte à conséquence.

 

Il n'est pas possible non plus de rester passifs devant le décalage de la dépénalisation de fait de l'usage du cannabis et sa pénalisation théorique. Les procédures devant les tribunaux s'avèrent trop lourdes. Déjà, des magistrats renoncent de plus en plus à recevoir inutilement des jeunes : l'admonestation faite à un mineur, souvent un an après les faits qui lui ont été reprochés, est généralement inutile. Des maisons de justice tentent maintenant une action plus efficace et plus proche. Pour compléter ces nouvelles dispositions, il est souhaitable que les forces de l'ordre puissent établir des contraventions payables en amende ou en travaux d'intérêt public, seule manière de rendre effective la pénalisation encore inscrite dans la législation. Ces nouvelles dispositions devraient être assorties de modalités d'application bien précises uniformes sur tout le territoire, comme par exemple celles édictées pour le non port de la ceinture de sécurité.

 

Des barèmes de sanction pourraient être institués, marquant la différence entre celui qui avait été trouvé avec 3 g de cannabis sur lui ou celui qui transportait une « savonnette » complète. Cela aurait au moins le mérite d'être plus clair. Sans des mesures concrètes, le débat sur la pénalisation ou la dépénalisation n'est qu'une vaste farce et masque la banalisation de fait qui s'insinue de plus en plus auprès des jeunes.

 

Pour les délits plus graves, la prison n'est pas adaptée. Enseigner le dépassement de soi par des travaux qui canalisent l'énergie physique serait autrement plus bénéfique pour des jeunes que de partager, des mois durant, à plusieurs dans le désœuvrement, une cellule de 9 m². Rester plusieurs mois « à l'ombre », abruti de médicaments, car la peine paraît ainsi « deux fois moins longue », ne prépare pas vraiment à une insertion humaine et sociale à la sortie.

 

Enfin sans une action politique ferme en direction des médias, les mentalités continueront à être gravement déformées. La diffusion de certaines publications dangereuses pour l'intégrité physique et mentale des adolescents devrait être lourdement sanctionnée. Il est inadmissible de laisser s'enrichir des personnes peu scrupuleuses qui diffusent à l'intention des jeunes et avec grand renfort d'effets médiatiques toutes les désinformations nécessaires pour se droguer. Sous le prétexte fallacieux de la libre expression, ils attaquent avec un ton corrosif et acerbe tout ce qui représente l'autorité auprès des jeunes. Par ce biais qui cherche à déstabiliser, ils dissimulent leurs intentions. Ils parviennent ainsi à convaincre les personnes crédules de l'innocuité des produits dangereux.

 

LE PARTENARIAT

 

Aider ne veut pas dire faire à la place de, mais simplement offrir l'appui nécessaire pour que le sujet décide et agisse lui-même. Cette aide doit provenir de différents acteurs. La famille, dont la présence est par ailleurs irremplaçable, est rarement le milieu le plus adapté pour ouvrir un soutien direct. Se libérer des dépendances passe par une prise de distance avec les siens pour accéder à plus d'autonomie : une ouverture à des personnes extérieures est indispensable ! Leur aide est d'autant plus précieuse qu'elles savent travailler en partenariat dans le respect des compétences de chacun.

 

Nous ne pouvons que regretter avec toutes les personnes de cœur quelques dysfonctionnements aux conséquences tragiques. Comment se fait-il que telle équipe médicale lutte toute une nuit pour arracher un SDF à la mort et que le lendemain matin, il soit envoyé à la rue, sans plus personne pour l'accueillir ?

 

Comment telle assistante sociale a-t-elle pu, contrairement aux vœux des parents et sans en référer à la Sauvegarde de L'enfance dont elle dépendait, déscolariser un jeune fumeur de cannabis, le priver de réussir son bac en le dissuadant de redoubler une terminale où ses parents l'avaient pourtant inscrit ? Sous couvert d'une « rupture familiale » qu'elle a décrétée, elle a organisé un hébergement dans une résidence particulièrement contaminée par la drogue, avec argent de poche sans contrepartie, comme incitation à davantage s'approvisionner. Le vide laissé a été propice à une consommation accrue, le manque de repères consternant. Cet abus de pouvoir à empêché non seulement les parents d'exercer une autorité légitime, mais à également soustrait leur enfant à une aide médicale et psychologique pourtant nécessaire.

 

Pourquoi, lorsque l'attitude d'un jeune – drogue, violence et délinquance imbriquées – a nécessité une mesure judiciaire, tant d'éducateurs attisent-t-il les ressentiments de ceux qu'ils sont censés aider ? Laisser croire à un jeune que sa famille a voulu opérer « un placement » ou est à l'origine de la rupture, alors qu'elle ne souhaite que reconstruire des liens, est inadmissible. La démagogie qui consiste à laisser le jeune rejeter sur les autres toute la responsabilité des impasses où il se fourvoie n'est absolument pas constructive.

 

Parfois entre des professionnels de valeur et malgré le travail intelligent et pertinent de nombreuses équipes de soins, un réel manque de coordination est très dommageable. Beaucoup comprennent de mieux en mieux l'urgence et la nécessité d'un vrai partenariat. Le mot de réseau très en vogue dans le langage médical actuel manifeste cette prise de conscience d'un trop grand cloisonnement et un réel effort pour y remédier. L'écoute des uns et des autres, la concertation s'avère extrêmement probantes. Non seulement les échanges dans le milieu professionnel médical, de plus en plus en lien avec l'aide sociale sont importants, mais la reconnaissance aussi du travail humain accompli par les policiers et les magistrats, chacun dans le cadre respectif de leur profession et capital. Les familles ont à prendre leur place dans ce dialogue. Il est souhaitable de les écouter davantage. Certes, des groupes de thérapie existent ponctuellement ici ou là. Les docteurs Pierre et Sylvie Angel ont été pionniers en créant le centre de thérapie familiale Monceau, à Paris. Il faut pourtant aller plus loin, car les familles ont une expérience irremplaçable. Ce sont elles, en premier lieu, qui subissent les méfaits de la toxicomanie et qui payent les dégâts de la drogue. Quand des erreurs d'appréciation sont faites, quelquefois même à leur insu, elles payent encore plus ! Leur parcours d'accompagnement ne s'en trouve que plus douloureux. Bien sûr, avec certains parents très blessés eux-mêmes, le partage est plus difficile. Il est d'autant plus essentiel ! Pour la plupart, les parents donnent à leurs enfants le meilleur d'eux-mêmes et sont prêts à tout pour améliorer la situation. Souvent, leur vie passe les limites de l'imaginable. Même si les toxicomanes qui envahissent en grand nombre les gares et les lieux publics dans les grandes villes paraissent généralement bien seul, comme il est triste de voir un père venir ramasser fils et chien sur le trottoir pour les ramener à la maison, sans que personne n'y prête attention ! Comment ne pas être ému à la vue d'un homme déjà mûr soutenant presque à bout de bras un fils amaigri et dépenaillé qui aurait dû être, à son âge, en pleine possession de sa force physique ? Les familles n'ont pas besoin de pitié mais de vraie compassion et de présence attentive et active. De plus en plus, dans de nombreuses villes, elles se regroupent en associations. Personne ne peut penser à leur place ! De par leurs connaissances intuitives et globales du problème, elles sont aussi une force positive de changements dans la société. Reconnaître la valeur de leur vécu les encourage à trouver la force nécessaire face à leur épreuve.

 

Les familles ont un rôle précieux lorsqu'elles rappellent inlassablement que les institutions sont au service de l'homme. Elles ne tolèrent pas l'anonymat lorsqu'il ressemble à de l'indifférence. Autant la discrétion et la confidentialité sont des marques de respect, autant l'anonymat trouve mal sa place dans une véritable relation. Chaque être humain est unique. Au-delà de ses capacités et de son savoir-faire, un professionnel se doit aussi d'accepter le risque de la rencontre, même s'il se protège de sa propre émotivité. Sinon il risque de ne pas correspondre vraiment aux attentes profondes de la personne.

 

Les familles se sentent parfois bien isolé quand elles ne peuvent plus vivre avec une personne dépendante pour qui ne trouve pas des berges Mans qui conviennent : ni l'hôpital psychiatrique, ni la rue, ni la chambre où la personne se retrouve seul, alors qu'elle aurait besoin d'être entouré est encadré, ne sont des solutions satisfaisantes. Abandonner la personne dépendante à la merci de ses « libres choix » alors qu'elle n'a plus son libre arbitre est une aberration.

III – Le rétablissement

 

L’acceptation de la réalité

 

Une fois comprises les raisons qui ont poussé une personne à déconnecter, sortir de la toxicomanie, c’est accepter de sortir du monde imaginaire dans lequel elle s’enfuie, c’est accepter de renoncer à des illusions qui ne conduisent qu’à des impasses, c’est enfin se confronter à la réalité telle qu’elle est, faire avec, et grâce à cela vivre vraiment, avancer à petits pas, modestement, mais vivre. Le réel devient alors cette merveilleuse école qui permet de construire sa maison au propre et au figuré. Pour y parvenir, il faut se bouger.


Tony Anatrella analyse ainsi la passivité qui empêche de dépasser le stade de son envie instantanée : « 
La toxicomanie est aussi la conséquence du déficit que vivent les adolescents lorsqu’ils refusent de faire face aux tâches psychiques de leur âge. L’adolescence suppose d’assumer les transformations de sa vie psychique et physique, et, non de s’en tenir aux modes de gratification de l’enfance ou, inversement, de jouer précocement à l’adulte dans l’illusion d’une liberté sans limites. La névrose héroïque (croire que chacun est son propre héros) du toxicomane traduit ce refus de grandir fréquent à l’adolescence et rend compte en fait d’une incapacité à ajuster envies et nécessités : si l’adolescent accepte facilement ses envies, il lui reste à intégrer les nécessités. Pour preuve la réplique j’ai pas envie qui revient souvent dans sa bouche et à laquelle l’adulte doit répondre que ce n’est pas une question d’envie mais plus simplement de nécessité, que, par exemple il y a un temps pour travailler, un autre, pour se détendre, etc. Evidemment, dès lors que nombre d’éducateurs à travers certaines pédagogies apprennent aux enfants à ne rechercher finalement que leur plaisir immédiat, les données du problème sont faussées. Sans le savoir, ils creusent le lit de la psychologie toxicomaniaque qui vit avec l’idée d’un plaisir en soi artificiellement entretenu par le produit. Quand les toxicomanes acceptent la psychothérapie, il faut en premier lieu analyser, critiquer et resituer cette conception du plaisir dans laquelle ils se dissolvent»⁵⁶

 

Dans son dernier livre, Tony Anatrella dénonce encore notre société ou triomphe le narcissisme « entretenu à travers la valorisation constante de la subjectivité et du ressenti. Le principe du plaisir devient la référence principale, dissociée du principe de réalité… Au lieu de faire le deuil de certains désirs, ce sont les individus qui font le deuil d’eux-mêmes, entre autres à travers la drogue. » ⁵⁷

 

La saveur sensorielle et la rééducation des sensations, la respiration

 

L’expérience sensorielle est notre première expérience relationnelle. Les odeurs sont ce qui nous permet, dès l’expulsion du corps maternel, de reconnaître celles et ceux qui nous entourent. Nous avons quelques réticences à parler des odeurs, parce qu’elles nous rapprochent d’un réflexe animal. Beaucoup d’expérimentations ont été effectuées qui laissent

⁵⁶ Tony ANATRELLA, Non à la société dépressive, op.cit., pp.229 et 230-232.
⁵⁷  Tony ANATRELLA, La liberté détruite, op. cit. pp. 54 et 55.

entendre que c’est un point de repère essentiel pour le nouveau-né. L’attachement manifesté à sa mère prend appui sur une odeur spécifique. L’absence d’odeur est dramatique. Dans la fiction Le Parfum, Patrick Süskind dépeint un homme que personne n’aime parce qu’il ne sent rien. Déjà la nourrice à qui il est confié ne veut pas le nourrir : « - Je ne veux pas de ce bâtard chez moi, dit elle. – Est-ce qu’il exhale une mauvaise odeur ? – Il ne sent absolument rien. »⁵⁸

 

A ne pas s ‘y tromper, l’odeur des produits toxiques joue un rôle important. Ils réveillent d’une façon agréable ou désagréable une sensorialité qui prend ses racines dans notre histoire archaïque. C’est un besoin de rattachement pour certains au niveau des drogues. Cela est plus contestable au niveau de la pollution par les produits chimiques. La personne qui est consommatrice de drogues au sens large ne chercherait-elle pas à renouer avec un lien d’origine perdu à retrouver ? Les personnes alcooliques ont le corps alcoolisé, ils sentent le vin ou l’alcool. Leur corps est imbibé, tout comme le fumeur sent le tabac, corps et biens.

 

La quête extérieure d’une odeur, l’absorption d’un produit met aussi en exergue cette quête orale de succion, qui elle aussi, nous renvoie à une expérience de nos origines. Le remplissage a pour effet une détention, le bébé s’endort sur le sein, le fumeur se perd dans les rêveries, le buveur d’alcool, après l’excitation, finit par s’endormir et oublier. Cette détente, ce repos ne seraient-ils pas une attente de tous ceux qui souffrent de leurs luttes contre eux-mêmes, contre leurs angoisses, leurs peurs ?

 

La fumée ou la bouteille, la seringue ou la boîte de médicaments ne sont-ils pas des signes de ce désir de s’éloigner, de disparaître ou du moins de s’effacer, de mettre un voile entre l’usager et le monde extérieur ? N’avons-nous pas appris en famille à demander silence ? Pour qu’un enfant s’endorme, ne le met-on pas à l’écart des conversations ? Nos sollicitations pour aider quelqu’un à réagir ne produisent-elles pas ce réflexe là aussi archaïques mais appris de se retirer des autres pour profiter du repos, de l’assoupissement ? Ce retrait autrefois nécessaire et bénéfique. Pourquoi aujourd’hui serait-il jugé malsain ?

 

Cela ne signifie certes pas que la drogue, l’alcool ou tout autre produit soient bénéfiques, mais on peut interpréter cette fausse route comme une tentative quasi désespérée d’échapper aux sollicitations extérieures interprétées par le consommateur comme des intrusions auxquelles il doit échapper. Ceci pourrait aussi donner sens à ces expériences d’isolement que proposent des responsables de centre. De préférences, ils choisissent des lieux à l’écart, où l’individu peut refaire ses forces intérieures. Il ne s’agit pas d’une mise à l’écart pour une mise à l’écart, mais d’une proposition d’ambiance qui favorise l’ouverture aux perceptions et sensations devenues confuses et brouillées.

 

Il s’ensuit que l’absorption d’un produit toxique provoque des dérèglements physiologiques. La nourriture perd son goût et saveurs s’évanouissent.

 

« De l’éveil des sens, on passe vite, très vite, à une anesthésie des sens » ⁵⁹


⁵⁸ Patrick Süskind, Le parfum, Fayard, le livre de Poche, 1986, p.17.
⁵⁹ Drs Sylvie et Pierre ANGEL, Marc HORWITZ, La poudre et la fumée, op. cit. p. 106.

Le rythme diurne et nocturne soumis à la tension et détention, à cette quête du produit « adoucissante perturbe le rythme naturel. Le jour est pris pour la nuit et vice-versa, ce qui fatigue l’individu et son entourage. Le corps perd ses repères et ses limites, le « moi-peau »⁶⁰ de Didier Anzieu n’est plus cette enveloppe qui permet la transmission dans un double sens intérieur-extérieur ; elle devient passoire et perd sa fraîcheur.

 

Nous pourrions développer encore cet aspect du corps du consommateur devenu non plus lieu de plaisir et du désir mais davantage lieu tyrannique du besoin et de satisfaction. Ce corps effectivement perd sa valeur d’humanité, il n’est plus ce contenant de l’être et ce médiateur de l’être avec. Il s’immobilise, ce statufie, se fixe comme témoin d’un temps sans temps, d’un arrêt dans l’espace et le temps d’où la vie est à peine perceptible et n’u demeure que grâce aux mouvements exigés par les besoins. C’est ce qui reste en fin de compte d’une aventure et d’un mauvais voyage.

 

« J’ai du mal à trouver les mots pour expliquer ce que je ressentais à ce moment. Plus rien n’avait de sens. J’imagine que l’on m’avait demandé mon nom, qui était ma famille, d’où je venais, je n’aurais pas pu répondre… Par moments, j’étais dans mon corps, d’autres fois à l’extérieur. Au-dessus de moi, il y avait une étoile qui brillait plus que les autres, au-dessous il y avait mon corps dans la position fœtale… Je devais prendre la décision d’aller vers l’étoile ou de revenir dans mon corps. J’ai repris conscience de mon corps. » ⁶¹

 

La redécouverte des saveurs, des odeurs redonne sens aux mouvements d’inspiration et d’expiration. Elle réintroduit le souffle et le plaisir de la respiration. Le souffle anime, il redonne âme. Il est lien de vie entre soi et ce qui nous entoure. Savoir respirer, goûter sa respiration est un plaisir vital extrêmement important pour se sentir bien dans sa peau et en harmonie avec soi-même. C’est une sensation bien sûr impossible à éprouver sans renoncer aux fumeries.

 

« Au plan des sens, le phénomène le plus extraordinaire du point de vue de l’excitation pure fut la désoccultation de mon odorat aliéné. Les sensations olfactives revinrent en force et en nombre. » ⁶²

 

Encore plus que pour les autres sens, la respiration est liée à l’élan vital.

 

À Bucy, lors de la journée des anciens, l’émotion était très forte : « C’est ici que je suis né véritablement », disaient les uns. « Je suis retournée sentir toutes les odeurs des tisanes et des pommades à l’étage des filles », disait une jeune maman. « C’est là que j’ai appris à me coiffer et ça veut dire beaucoup de choses », affirmait encore toute bouleversée une jeune femme. « Je ne comprends ce que tu veux dire par j’ai appris à me coiffer. Pour moi, ça a été pareil. »

 

Avec pudeur, ces jeunes évoquaient ainsi toute cette période où ils méprisaient leur corps et se méprisaient eux-mêmes. En reprenant confiance en eux, en leurs capacités à vivre,


⁶⁰ Didier ANZIEU, Le Moi-Peau, Dunod, 1985.
¹  Témoignage de F., 24 ans, le 7 février 2001.
²  Yves SALGUES, L’héroïne, Une vie, op. cit., P. 327.
ils restaurent du même coup leur image pour eux-mêmes autant que pour les autres. Ils apprennent à se respecter, se laver, se soigner. C’est une attitude d’esprit importante à retrouver si l’on veut vraiment arrêter de se faire du mal.

 

Le toxicomane a en effet besoin de se réconcilier avec son corps, d’apprendre à s’aimer. Il lui faut s’apprivoiser, redécouvrir la vraie saveur des choses. L’un d’eux remarquait après une sortie de ski de fond en séjour postcure, près de Lyon : « C’est incroyable ! J’ai retrouvé plein de sensations que j’avais complètement oubliées. » Une jeune fille partie se désintoxiquer en famille d’accueil dans le Lot m’écrit : « Ressentir à nouveau les émotions ainsi que les douleurs physiques me paraît délicat. Par contre, renaître et me rapprocher de la nature me montre à quel point je suis passée à côté de plein de choses intéressantes que je compte bien rattraper ! »

 

Cette rééducation des sensations permet alors une vraie humanisation pour accueillir les autres et se manifester à eux. Si les sensations sont communes à l’homme comme à l’animal, chez l’homme elles deviennent, quand elles ne sont pas perverties, le support d’émotions et de sentiments spécifiquement humains. Les sensations prennent alors sens ! Elles sont la base impérative sur laquelle chacun construit sa personnalité.

 

La peur vaincue, la gestion des émotions

 

Tony Anatrella souligne toute la peur qu’il y a à : « aborder son intériorité autrement que par des additifs. Ce qui triomphe ici, c’est une formidable peur de soi, et la fortune que connaissent les scénarios d’épouvante – littéraires ou cinématographiques – ne font qu’orchestrer ouvertement notre peur intérieure. Pour le toxicomane, la peur est aussi la peur de l’autre mais comme la communication et la présence d’autrui lui sont malgré tout nécessaires, il y substitue le compagnonnage avec la drogue censé combler ce grand vide. Mais c’est à une régression de sa personnalité qu’il aboutit : il a tôt fait de se maintenir dans des états infantiles qui ne sont plus de son âge. » ⁶³


⁶³ Tony ANATRELLA http://www.drogue-danger-debat.org

 

La peur du toxicomane se porte parfois sur des choses futiles. Ainsi un grand gaillard, à Bucy-le-Long, racontait que depuis son enfance, il redoutait la nuit. Il ne supportait pas de sortir dans le noir, avait besoin de lumière pour s’endormir et ne pouvait pas dormir seul dans une chambre. Il lui fallait quelqu’un à proximité ? Après un travail sur soi et une prise de conscience, il résolut de vaincre sa peur et sortit de nuit et sans lumière, seul dans le parc. Bien sûr, il constata que son appréhension n’était pas justifiée. Il ne lui advint rien de mal, au contraire. Il réussit ainsi à transformer sa peur en une certaine sérénité et confiance dans la vie. A peine avait-il expérimenté ce témoignage qu’une jeune fille prit la parole : «  Comme ça me fait du bien d’entendre ce que tu as dit ! Toi, fort et musclé comme tu es, tu as aussi connu la peur. Cela m’aide à chasser la mienne ! »

 

En fait ces terreurs infantiles, surprenantes chez les adultes, sont très caractéristiques du toxicomane qui « perçoit sa vie comme s’il avait maintenant plusieurs miroirs à sa disposition, sans être dupe du fait qu’il s’agit vraiment de miroirs et non de lui-même. Mais il  n’est pas que spectateur, il choisit, volontaire, son miroir préféré, il cherche et il trie, il n’a plus cet irrépressible après-désir de voir ce qui se dérobe. Et le symbolique rejoint ici le réel, car il est désormais capable d’accepter la nuit. La nuit qui n’est pas ce lieu où, dans la solitude et le fantasme, s’offre à chaque fois, dans l’angoisse de la punition et de la mort, l’altération du miroir ! La nuit cesse d’être ce monstre qu’il côtoie depuis sa prime enfance. À présent il peut s’absorber en elle, même si le souvenir de ce qu’elle était le pousse maintes et maintes fois à retarder le moment de s’y plonger. Désormais il peut accepter que la nuit ne soit rien, il n’a nul besoin d’attendre le matin pour vaguement ressusciter. En acceptant la nuit, il accepte l’entre-temps, la contiguïté peut remplacer la continuité quasi fusionnelle qui le faisait survivre. Terreur ou plais, ce n’est plus tout, tout de suite maintenant ; le sujet devient capable de tirer des satisfactions même affectives, dans l’attente et le différé ; il fait face à une autre dimension du temps qui n’est plus seulement l’instantanéité  explosive du temps vécu. Apprenant à attendre, il apprend aussi la loi, lui qui a toujours été hors la loi et qui à présent, ne peut plus jouer de son imaginaire usé jusqu’à la corde. » ⁶⁴

 

Plutôt que de parler de peur, il serait plus juste de parler d’angoisse dans la mesure où il n’y a de toute évidence aucune raison d’avoir peur. Mais le mot lui-même porte davantage à l’anxiété et il est compréhensible que le langage courant cherche à l’éviter. Pour rester malgré tout plus précis, référons-nous aux distinctions qui nous rappelle Jean Ménéchal : « L’angoisse est un élément essentiel de la vie psychique et de la psychopathologie. Cette peur sans objet (Janet) est un état affectif marqué par un sentiment d’insécurité et une très grande sensibilité à l’environnement, se traduisant par un état émotionnel variable, dépendant pour une large part de caractéristiques propres à chaque individu. Elle doit être distinguée de la peur, liée à un objet précis, et de la panique, qui marque un état d’anxiété extrême. » ⁶⁵

 

Pour apprendre à combattre l’angoisse, cette peur injustifiée, tout un apprentissage de la gestion des émotions est nécessaire. Quand les personnes ont été privées d’une présence paternelle forte et rassurante dans leur enfance, il leur faut apprendre non seulement à se raisonner, mais à savoir exprimer ce qu’elles ressentent. La joie, la peine font partie des sentiments humains. Quel isolement et quelles frustrations risquent de s’ensuivre chez celui qui refoule le rire ou les larmes, sans pouvoir les partager avec quelqu’un ! Autant il est préjudiciable de ne pas prendre du recul par rapport à ses envies, savoir les différer et même parfois y renoncer, c’est-à-dire gérer la frustration, autant il est mauvais de ne pas goûter la saveur de la vie et de se sentir un perpétuel frustré !

 


⁶⁴ Dr Claude OLIEVENSTEIN, Destin du toxicomane, op. cit.
⁶⁵ Jean MÉNÉCHAL, Introduction à la psychopathologie, op. cit., p. 77
⁶⁶ Espoir du Val d’Oise, EDVO, 4, rue Galliéni – 95360 MONTMAGNY, tel : 01 34 28 64 50, http://edvo.fr : cette association s’inscrit dans une logique d’accueil, d’écoute, d’hébergement et d’accompagnement social de toute personne majeure ayant un problème de dépendance aux produits licites ou illicites. Dans un premier temps, on aide toute personne dépendante à faire un choix dans une démarche thérapeutique visant l’abstinence à court terme de tout produit modifiant le comportement. Dans un second temps, on prend en charge la réinsertion des ex-toxicomanes abstinents après leur cure de désintoxication.

Jean-Paul Bruneau, directeur de l’Espoir du Val d’Oise⁶⁶ le rappelle avec insistance dans
les journées qu’il anime régulièrement :  « Je dis toujours aux parents d’encourager leurs enfants non-usagers de stupéfiants à cultiver la différence, à vivre avant l’adolescence un maximum d’émotion positives ou constructives par l’expérimentation, avec le soutien et le suivi éducatif des parents ; il faut que l’enfant dépasse sa timidité, ses blocages avec l’aide des meilleurs éducateurs (les parents) et qu’il se construise de l’intérieur pour être suffisamment fort au moment de l’adolescence pour s’appuyer sur ces acquis. Ils doivent apprendre à dire non et à ne pas se laisser influencer par le groupe. Il faut que l’adolescent soit fier de ce refus qui doit se traduire en estime de soi. C’est la meilleure condition pour garder sa liberté et donner du sens à sa vie. Un adolescent doit préserver sa rage de vivre et son sens critique ; avec le cannabis, il deviendra vite passif voir même un véritable « mouton ». La raison appartient à ceux qui ont l’expérience de la vie ; la jeune a le privilège de refaire ou faire ses expériences mais on ne peut dissocier les deux dans l’intérêt de notre société ou du plus grand nombre. »⁶⁷

 

Susan Forward commente : « Nos parents plantent en nous des graines mentales et émotionnelles, des graines qui se développent en même temps que nous. Dans certaines familles, ce sont des graines d’amour, de respect et d’indépendance. Mais, dans d’autres, ces graines sont la peur, l’assujettissement ou la culpabilité. » Certains parents « ont causé des dommages émotionnels qui, comme les toxines, se sont répandus dans tout l’être de l’enfant. La souffrance que ces blessures ont entraînée a grandi avec lui, s’insinuant dans la structuration de toute sa personnalité. » ⁶⁸ 

 

Ces dommages heureusement rares peuvent être contrecarrés par d’autres forces positives qui aident l’enfant à se construire. La majorité des enfants reçoivent de leurs parents beaucoup plus de positif que de négatif. Ils ont ainsi la force de dépasser les inévitables erreurs d’appréciation de l’éducation reçue.

 

La restauration du sens moral

 

Avant toute réflexion sur la restauration du sens moral, explicitons le sens de ce mot. Pourquoi la toxicomanie fait-elle perdre le sens de la « morale » et pourquoi faire ce travail sur soi pour le retrouver ?

 

Liberté et libre-arbitre

 

Commençons déjà par nous demander ce qu’est la liberté. Par ses dépendances, le toxicomane a perdu son libre-arbitre, au moins en grande partie.  « Je pouvais pleurer tout mon saoul, mon libre arbitre perdu. Je ne m’appartenais plus que partiellement », dit Yves Salgues ⁶⁹. Le drogué ne sait plus dire non au produit, tant sa compulsion à en reprendre est grande, il ne peut plus vraiment choisir, car le choix exige que l’on renonce à ce qui n’est pas choisi, sinon il n’y aurait pas de choix : il n’y a pas de oui sans non ! Il y a ainsi tout un travail de libération à entreprendre et le sevrage en milieu hospitalier ne peut y suffire. Nous ne

⁶⁷ Jean-Paul BRUNEAU http://www.drogue-danger-debat.org    
⁶⁸ Susan FORWARD, Parents toxiques, op. cit., pp. 20-21
⁶⁹  Yves SALGUES , L’héroïne, une vie, op. cit., p. 140.
sommes pas des rats conditionnés à prendre ou ne pas prendre de produit. Sans motivation réelle, sans constatation du pouvoir destructeur de la drogue et non seulement le désir d’en finir mais la décision profonde de la faire, il n’y a pas cette libération du cœur et de la volonté qui fait toute la différence entre l’homme et l’animal.

 

Si nous définissons le libre-arbitre comme la capacité à dire oui ou non, et bien sûr faire ce que l’on dit et décide, vivre dans la cohérence de la pensée, de la parole et de l’action, le libre-arbitre est ainsi une condition nécessaire de la liberté.

 

Qu’est ce que la liberté alors ? La liberté, ce n’est certainement pas faire n’importe quoi. On voit où cela peut conduire. « Est-ce vraiment un gain de liberté de se croire affranchis, par exemple des lois morales, alors que ces dernières ont justement pour but de promouvoir la liberté ? »

« La revendication d’être libre de se droguer est l’expression d’un des nombreux détournements du sens de la liberté dans la pensée contemporaine. » ⁷⁰

 

Liberté et réalisation de soi

 

La liberté, c’est grandir dans le sens de sa nature, c’est la capacité à devenir soi-même, se développer, avancer, mais avec ce que l’on est, en tenant compte de ses dons, de son histoire, de son milieu de vie, de la réalité telle qu’elle se présente, du temps qui passe et de la durée sans laquelle il est impossible de rien réaliser. « On deviendra toujours plus libre en recherchant ce qui est vrai et juste, et non pas en répondant à des injonctions impulsives et à des logiques de repli sur soi. La liberté s’affine toujours davantage lorsque la personne fixe ses choix au moyen de la raison. En effet, à l’aide de la raison, le sujet saisit la valeur morale de certains biens auxquels il est naturellement porté. » ⁷¹

 

Nous ne sommes pas dans un monde imaginaire. Les choses n’adviennent pas par magie ! Il y faut toute la patience du travail bien fait qui ne peut s’improviser. Des étapes sont nécessaires, impossibles à court-circuiter. Pour construire notre liberté, nous ne pouvons avancer qu’un pas après l’autre, modestement, humblement. « Deviens ce que tu es ! » dit l’adage.

 

Pour mieux comprendre quel est ce sens de notre nature, référons-nous un instant au mythe fondateur de la création dans la culture judéo-chrétienne : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas », dit la Bible ⁷².

 

« Le fruit défendu n’est pas désigné comme drogue, ni même comme toxique ; c’est un objet marquant la limite à ne pas dépasser. Pour ce qui concerne la consommation des personnes toxicomanes, aujourd’hui, tout se passe comme si, pour elles, le processus était

 


⁷⁰ Tony ANATRELLA, La liberté détruite, op. cit. pp. 139 et 71.
¹  Tony ANATRELLA http://www.drogue-danger-debat.org
² Genèse, chap. 2, versets 16-17
inversé. En partant de la souffrance et de la douleur, il suffirait de consommer le produit pour atteindre le jardin d’Eden originel ; mais en réalité, c’est le contraire qui se passe : à persister dans le retournement de l’impératif catégorique le risque est de mourir et non d’accéder au jardin convoité. L’homme existe dans les limites d’un corps, d’un temps, d’un espace ; impossible pour lui d’accéder à la toute-puissance de la connaissance, sous peine de mort. Pour personne il n’est possible de se soustraire à sa finitude… » ⁷³

 

Vouloir aller à l’encontre des lois de notre devenir paraît ainsi une transgression fondamentale. En détruisant ses facultés mentales, sa capacité à se construire et à devenir, le toxicomane se détruit lui-même, s’empêche de vivre vraiment et perd sa liberté.

 

Le Docteur Claude Olievenstein a été bouleversé dans sa jeunesse lorsqu’il a découvert la culture juive : « Les analystes juifs doivent aux bases ancestrales de leur formation ce tact du discours souterrain qui gronde inlassablement en nous, lequel n’est pas de nature logique, mais révèle à chaque instant contradictoire, plein de trous et de ratures, tordu et distordu. Dans mes futurs travaux, et notamment dans mon approche des phénomènes issus de la drogue, rien ne me sera plus utile que cette recherche du sens derrière le sens, ce constant creusement du langage signifiant jusqu’à l’indicible, jusqu’au non-communicable. J’ai appris de la culture juive, toute gymnastique intellectuelle à laquelle je n’étais guère préparé, toute une démarche du pourquoi et du comment du sens, qui ouvre sur une porte, laquelle ouvre, elle-même sur une autre porte, etc. Les textes sacrés prenaient une dimension toute nouvelle, retrouvaient le poids enfoui de leur charge orale lorsqu’ils étaient projetés dans ce système, dont j’apprenais à distinguer les quatre niveaux, à savoir :

Le pschaat, c’est-à-dire le sens littéral : Adam et Eve ont été chassés du paradis parce qu’ils avaient croqué le fruit défendu ;

Le remez, qui inaugure un premier décrochement : que signifie le fruit défendu ? cela renvoie à l’interdit et à la nudité ;

Puis un deuxième décrochement, qui fait surgir un troisième niveau de sens ;

Un quatrième niveau de sens, enfin, encore plus profond.

En puisant à tout cet enseignement si neuf, si rafraîchissant, j’avais l’impression que ma pensée s’évadait de la cage où elle s’était trop longtemps sclérosée. »⁷⁴

 

L’interdit marque les limites et la finitude. Nous ne sommes pas Dieu, nous sommes mortels et sexués et découvrir la nudité, c’est découvrir sa fragilité et accepter sa sexualité.

 

Dire la réalité humaine par des images si pleines de sens et de poésie nous aident plus à approcher l’indicible que nos manières souvent trop abstraites. Le mythe du fruit défendu a d’ailleurs tant frappé l’imagination populaire qu’on le représente souvent dans nos pays comme la pomme croquée par Adam, car à quoi peut bien ressembler concrètement le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ? Même s’il agit d’une interprétation très partielle, car la réalité du mal et de l’orgueil de l’homme a de multiples facettes, ce mythe fondateur nous semble particulièrement bien expliciter l’interdit de la drogue.

 

³ Françoise MOZZO-COUNIL, Ensemble face à la drogue, op. cit., p.48.
⁷⁴ Dr Claude OLIEVENSTEIN, Il ’y a pas de drogués heureux, op. cit. pp. 56 et 57.

À ne pas respecter les lois de la nature, surtout sur soi-même, modifier gravement son cerveau, sa capacité de penser et de réfléchir, on perd sa liberté, la possibilité de faire et d’être. Notre devenir a des paramètres que nous ne pouvons modifier. Notre loi intérieure nous est donnée. SI nous la refusons, nous aurons beau chercher à en inventer une autre, cela ne donnera rien de valable. À nous d’agir avec ; il ne nous est pas demandé de nous refaire ; mais de construire avec ce qui nous a été donné.

 

« Les interdits fondamentaux protègent la vie et la dignité des personnes » ⁷⁵ insiste Tony Anatrella.

 

Le toxicomane, à cause de la transgression d’un interdit fondamental, cherche à se justifier, souvent sans être vraiment conscient, avec d’autres lois que celles du respect de soi-même et des autres. C’est bien pourquoi, après le sevrage, il lui faut restaurer son sens moral.

 

Prohibition et « ordre moral »

 

À propos du mot moral, démarquons-nous d’emblée de certaines cultures d’oppression dans lesquelles des politiques ont voulu imposer de force ce qui n’est pas viable s’il n’est compris de l’intérieur. La morale n’est pas la restauration de « l’ordre moral », qui a si mauvaise presse à juste titre, car l’histoire nous enseigne comment certains ont voulu asseoir leur pouvoir par la violence. Les actes de prohibitions, tels qu’ils ont été promulgués, les mises à mort de toxicomanes dans certains pays, les opérations chirurgicales sur le cerveau comme elles sont encore pratiquées en Russie sont des atteintes grave à la personne. Il n’est absolument pas justifiable de se servir de la morale pour imposer son pouvoir et opprimer les autres, jugés incapables de choisir par eux-mêmes. Cela n’a rien à voir avec la fermeté que nous conseillons, cadre nécessaire à la restauration du libre-arbitre.

 

La prohibition n’est pas admissible car elle réprime de manière abusive des activités licites. Elle est une entrave à la liberté.

 

Elle n’est pas à confondre avec les réglementations et interdictions qui régulent la vie en société : une loi qui impose le feu rouge ou l’usage du casque n’interdit pas la circulation, mais la rend possible.

 

La prohibition n’est pas à confondre non plus avec les interdits moraux, indispensables à la vie collective : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas se droguer. L’interdit de la drogue ne relève pas de la prohibition mais du sens moral. L’usage d’un produit, quel qu’il soit, dès qu’il détériore le cerveau et perturbe le comportement est incompatible avec le respect des autres et de soi-même. Même des fumeurs de cannabis, ordinairement plutôt passifs, sont parfois sujets à des violences incontrôlables, comme s’il leur fallait décrocher parfois de leurs trop longs moments d’absence. C’est sans doute l’aspect paradoxal de ce produit. Lors d’un stress ou d’une émotion, le relargage de Δ₉ THC accumulé dans l’organisme peut provoquer de brèves pertes de conscience, « trous noirs » ou « blancs au cannabis » qui favorisent des passages à l’acte dont le sujet ne garde aucune conscience ou tout du moins une conscience très déformée, surtout bien sûr, s’il y a eu aussi prise associée d’alcool. Il est capital de

⁷⁵ Tony ANATRELLA, La liberté détruite, op., cit., p.76.
garder à l’esprit que l’influence du cannabis, au-delà de l’ivresse immédiate, dure des semaines. Ainsi un fumeur de joints ne devrait jamais conduire.

 

À aucun moment, nous ne préconisons de violer les consciences pour leur faire admettre par la force des valeurs qui, si elles ne sont pas reconnues par l’individu, ne sont plus l’expression d’une conscience personnelle et libre. À ce sujet, nous sommes en complet désaccord avec ASUD, le journal des Usagers de Drogue. Ce journal est subventionné par la Direction Générale de la Santé et le Ministère de l’Emploi et de la Solidarité. C’est un soutien qui ne manque pas d’ambiguïté. Ainsi, nous pouvons lire dans la réponse d’ASUD⁷⁶ au courrier de Sandra que les « mauvais côtés » de la drogue, « les risques liés à la drogue se nomment répression, ignorance et ordre moral ». Les risques ne seraient-ils pas plutôt, sans même parler du sida, les dégâts que provoque la drogue sur le cerveau ? On peut se demander alors où est véritablement l’ignorance : sans doute les explications d’un neurobiologiste ou d’un pharmacologue ne seraient pas inutiles ! Quant à ce combat entre « l’ordre moral », cette façon de vouloir imposer une autre manière de penser, avec si possible le soutien du gouvernement, cette lutte ne serait-elle pas pour le coup un « ordre moral », assez spécial, bien particulier aux usagers de drogue celui de chercher à imposer la légitimité de se droguer ? la répression, nous en parlons ailleurs. Certes le mot peut être compris dans des sens différents, mais si la répression s‘harmonise avec le respect de l’être humain, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas, elle peut protéger les individus contre eux-mêmes. Bien sûr nous ne souhaitons la prison à aucun malade de drogues, pas plus que l’hôpital psychiatrique par ailleurs, souvent inadapté pour les toxicomanes : nous sommes au contraire très conscients de la nécessité d’inventer de nouveaux lieux d’accueil.

 

En cet été, je suis impressionnée à Lyon par le nombre de S.D.F. Beaucoup n’acceptent pas le cadre d’établissements comme les « Sans-Abris », d’ailleurs toujours surpeuplés. Quand on a connu la prison, le moindre règlement semble souvent relever de l’oppression. Il est vraiment besoin de créer d’urgence des petites structures d’esprit familial où l’on puisse venir dormir au besoin avec son chien, manger à sa faim, dans une atmosphère chaleureuse qui restaure le cœur autant que le corps, avec comme seul interdit structurant ce qui fait du mal, évidemment la drogue et l’alcool.

 

Tony Anatrella dénonce dans tous ses livres le « retrait éducatif des adultes », les carences de l’éducation actuelle, qui privilégient la relation psychologique à la relation éducative.

 

Pas plus que l’ordre moral, nous ne voulons parler de la morale dans un sens moralisateur. Cela ne servirait à rien, si ce n’est à humilier ? « Il ne s’agit pas pour un éducateur d’accabler quiconque, mais d’aider la personne à trouver des moyens de satisfaction plus humains et plus conformes à sa dignité. Rappeler un principe moral ne veut pas dire faire la morale. La découverte progressive des grandes lois morales et de leurs fondements sont primordiaux pour personnaliser la vie intérieure. Il s’agit de favoriser le développement de la personne afin qu’elle devienne de plus en plus libre. C’est grâce aux valeurs morales objectives que la liberté peut être éveillée et éduquée. » ⁷⁷

⁷⁶ N°21 de l’hiver 2001, p34.
⁷⁷ Tony ANATRELLA, La liberté détruite, op., cit., pp. 31, 151, 124, 111.

Francis Curtet s’indigne : «  Moraliser, c’est complètement stupide. » ⁷⁸

 

La loi morale

 

Cette parenthèse refermée sur quelques connotations bien différentes du mot moral, nous nous en tiendrons au sens noble de ce mot, bien persuadés que la plus grande dignité de l’homme est sa liberté, sa capacité de choisir en conscience les actes qu’il pose.

 

La personne, sous l’emprise de produits, commet fréquemment des actes qu’elle aurait complètement réprouvés dans un état normal. Il s’ensuit une gêne mêlée d’un sentiment de culpabilité pour tout ce qui touche la conscience du bien et du mal.

 

La drogue entrave la liberté. Tel celui-ci qui ne comprend pas ce qi a pu lui arriver. À court d’argent, il est entré dans une boutique et a menacé le caissier avec un couteau. Simplement un officier de police, entré sur ses talons, a été témoin de la scène. Depuis ce jeune purge vingt mois de prison. Lui, dont le tempérament est habituellement empreint de douceur et de savoir-vivre, ne s’est pas reconnu dans ce geste. Comment a-t-il pu en arriver là ? Il est bien décidé maintenant à devenir abstinent et à repartir d’un bon pied.

 

La drogue conduit à la délinquance et pas seulement parce qu’elle entraîne le commerce de produits illicites qui ne peuvent se vendre et s’acheter que sous le manteau. Elle perturbe suffisamment le mental pour provoquer une fracture dans la personnalité.

 

Les personnes dépendantes agissent sans plus envisager aucunement les conséquences de leurs actes. Elles se laissent mener par leurs pulsions, voire leurs compulsions, elles ne sont plus elles-mêmes ! Certaines accumulent des vols à répétitions. À force de prendre ce qui fait envie, elles ne réalisent plus que la propriété des autres n’est pas la leur. Il faudra un sérieux travail sur soi pour se défaire de toutes ces formes d’indélicatesse.

 

D’autres se prostituent. Pour avoir leur produit, de jeunes toxicomanes sont prêts à tout et deviennent la proie facile des êtres vicieux et pervers qui ne manquent pas dans nos sociétés. Comment retrouver alors la fraîcheur à laquelle ils aspirent au sortir de ces expériences ?

 

Après avoir vécu les coucheries que risque une jeune droguée seule dans une ville inconnue, cette jeune fille de 17 ans, une fois rentrée chez ses parents, rêve pourtant encore d’amour vrai : « Je crois que ce serait beaucoup plus facile de rester vierge. Je me demande comment ça se passera pour moi ? Ce sera peut-être formidable, parce que je suis pratiquement vierge, puisque je n’ai jamais couché avec personne sauf quand j’étais défoncée. » ⁷⁹

 

La drogue entraîne un tel manque de maitrise de soi, que la conscience du bien et du mal se trouve encore plus faussée que chez tout un chacun. Ce sont alors de longues argumentations pour se justifier, chercher à prouver que les autres, ceux qui ne touchent pas


⁷⁸ Francis CURTET, La drogue est un prétexte, op. cit., p. 8 .
⁷⁹ L’herbe bleue, journal intime d’une droguée, op. cit., p. 230
à la drogue n’y comprennent rien ; ce sont des raisonnements spécieux, tellement compliqués que cela permet de cacher l’incohérence de la conclusion avec le postulat de départ. Plus le toxicomane est intelligent d’ailleurs, plus il raisonne ainsi et raisonne faux, malgré l’apparence brillante du discours, et l’enchaînement des idées apparemment sans faille.

 

« La raison du toxicomane… est une raison blessée qui, ce qui est plus grave, s’est auto-meurtrie. Elle émet des raisonnements spécieux et qui le sont dans leur formulation comme dans leur contenu. De cela aussi il faudra qu’il apprenne à se départir. » ⁸⁰

 

Personne ne modifie impunément la loi de la nature. La conscience nous est donnée, bien sûr elle n’est pas statique, elle est marquée par notre éducation, elle s’affine au fil de notre croissance et du développement de notre intelligence. Elle intériorise la loi qui nous structure et nous guide, loi du devenir de notre personnalité « unique », loi que l’on peut chercher à étouffer – et la drogue en est un des moyens les plus efficaces, mais qu’on ne peut supprimer sans ne plus être. À ne pas lui obéir, nous faisons du mal aux autres et à nous-mêmes. À imaginer que les lois empêchent de s’« éclater », nous évitons de reconnaître cette aspiration que nous portons en nous, qui nous unifie, tête, cœur et esprit, au lieu de nous morceler, comme pour qui « s’éclate » dans une « atomisation » des individus.

 

Lorsque les adolescents comprennent que la loi, ce n’est pas un jeu pour contourner les obstacles de règlements plus ou moins intelligents, de toute façon extérieurs à soi, mais la réalité incontournable de leur être, ils ont déjà bien avancé sur le chemin de la morale.

 

A Bucy-le-Long, la quatrième étape du travail sur soi consiste en un inventaire moral, sans peur et approfondi :

« 1. Êtes vous moral ? Regardez attentivement les implications de vos bons ou mauvais comportements. Est-ce qu’elles correspondent à votre système de valeurs ? 

2. Êtes-vous sans peur ?

Il faut du courage pour affronter ce qui est vraiment passé dans votre vie.

3. Cherchez-vous à approfondir ?

Cherchez-vous vraiment au fond de vous-même et décrivez-vous vos comportements tels qu’ils sont vraiment ? »

 

S’ensuivent de longues pages de questionnement sur tous les aspects moraux de nos vies, supports tout simples qui, dans le contexte de Bucy, sont précieux pour susciter une saine réflexion sur soi.

 

Il ne s’agit pas de vouloir se juger, ni d’être moralisateur. Moraliser démoralise, répétons-nous souvent. Il ne s’agit pas d’une inquisition exigée par on ne sait qui. Il s’agit d’une prise de conscience pour soi-même de ce que l’on est pour « à partir de ce là commencer à changer et à grandir », car il n’y a pas de restauration de soi, ni de construction de son avenir sans regard lucide sur le passé.

 

Il est primordial de se défaire d’un sentiment de culpabilité : « Je ne suis pas coupable de ma maladie, mais je suis responsable de mon rétablissement », dit-on volontiers à Bucy.

⁸⁰ Yves SALGUES, L’héroïne, une vie, op., cit., p. 320.

Après avoir erré plusieurs mois dans une ville inconnue, cette jeune fille a un sursaut de lucidité et appelle sa famille au secours. Parents et grands-parents se précipitent auprès d’elle : « Dans la voiture, en rentrant à la maison, grand-papa m’a gratté dans le dos comme il le faisait quand j’étais petite et il m’a dit tout bas que je devais me pardonner à moi-même. C’est un homme merveilleux et je vais essayer, mais je sais que ce ne sera pas facile. » ⁸¹

 

Ainsi la restauration du sens moral humanise et permet de construire de vrais projets de vie, réfléchis dans la durée. Elle guérit « les fractures psychiques et morales de l’individu qui rendent possible la consommation de drogues. » ⁸²

 

Le goût de la beauté

 

Retrouver le véritable sens de la beauté, apprendre véritablement à s’exprimer par l’art peut aussi aider à grandir dans la liberté  et s’affranchir de la dépendance de la drogue.

 

« Imaginaire et créativité. Encourager le développement de l’imaginaire, faire découvrir en soi des capacités de créativité constituent un excellent moyen de renforcer le narcissisme défaillant des personnalités menacées et de combattre leur dépressivité et le dégoût des autres et de soi-même. L’activité créatrice s’oppose au mode de fonctionnement mental de type toxicomaniaque. Tout ce qui développe la créativité favorise l’intégration heureuse de la violence fondamentale, renforce les capacités imaginaires, conduit à une progressive découverte de l’originalité propre du sujet, de ses besoins réels, de ses désirs et le conduit à des demandes relationnelles positives et qu’il est possible de satisfaire. » ⁸³

 

Le sens du beau aide à retrouver une raison de vivre : sans passion, la routine de la vie quotidienne serait bien terne. S’intéresser à mettre en œuvre ses dons et assurément une alternative à la drogue autrement plus constructive.

 

Méfions- nous pourtant de ceux qui ne verraient dans l’art qu’une thérapie ! Certes les art-thérapeutes font un travail bien utile, eux-mêmes savent combien il est souhaitable que l’étape proposée, souvent nécessaire, est à dépasser le plus vite possible. IL est quand même étonnant de voir que dans le vocabulaire courant tout se trouve médicalisé jusqu’à l’art ! La mainmise médicale sur les individus ne va-t-elle pas trop loin ? Est-ce au médecin de soigner le mal de vivre que génère nos sociétés ? Ne pourrait-on pas favoriser davantage les initiatives personnelles ? Le toxicomane n’a pas une nature différente des autres. Pour lui aussi, ce qu’il fait est le point essentiel de l’extériorisation de l’être.
Il a besoin comme nous tous de découvrir la joie du travail bien fait et réussi. La créativité n’est pas seulement une thérapie. Ou alors il faudrait considérer que nous sommes tous des malades, surtout si nous faisons œuvre originale et nouvelle, hors des sentiers battus.

 

Personne ne peut vivre sans gratuité. Toute une partie de nous-même, quoi que nous  fassions, ne se monnaye pas et pourtant exige un minimum de moyens matériels et décents pour s’exprimer.



¹ L’herbe bleue, journal intime d’une droguée, op. cit., p. 147.

² Tony ANATRELLA http://www.drogue-danger-debat.org

³ Jean BERGERET, Toxicomanie et personnalité, op. cit., pp. 112 et 115.

 

 

Dans le domaine artistique, il serait particulièrement inadapté de vouloir imposer des rails. Bien sûr, il n’y a pas de talent sans travail. Il est rare de découvrir seul des domaines nouveaux sans éveil ni initiation ; mais l’élève a besoin de dépasser le maître. Être créateur, c’est dépasser ce qui a été déjà fait. Le maître aide à mettre en valeur les dons de chacun, mais vient un moment où il lui faut s’effacer devant son élève et le laisser voler de ses propres ailes.

 

Cette humilité est nécessaire pour aider à faire émerger les vrais talents de chacun. Il y a dans nos sociétés des lourdeurs de structure contre lesquelles il est très difficile de lutter. Celui qui ne rentre pas facilement dans le moule se trouve terriblement dévalorisé. La prise de toxiques est souvent un appel à vouloir vivre autre chose. Le prix à payer s’avère très lourd pour celui qui s’engage dans cette impasse mais qu’au moins on l’écoute et lui permette de trouver son chemin, même s’il aime mieux chercher des sentiers nouveaux plutôt que de suivre le tracé des autoroutes.

 

Il est important de s’appuyer sur des ressources créatives pour guérir. Il n’en faut pas moins dénoncer un leurre familier aux toxicomanes qui continue à faire illusion en dépit de la réalité.

 

« À partir des années 60, la drogue est devenue le symbole de la créativité, et la preuve de la modernité. Dans une vision pour le moins magique, on prétendait qu’elle rendait créatif, intelligent et relationnel. » ⁸⁴

 

Certes, la drogue intensifie certaines sensations, exacerbe les sens jusqu’à mélanger les impressions. Ainsi, après une prise d’acide, X n’hésite pas à affirmer qu’il est devenu génial ; grâce au L.S.D., il voit les sons et entend les couleurs : n’est ce pas un bon préambule à toute expression artistique ? Il n’est pas rare non plus que pour réaliser un travail, tel groupe d’étudiants fument quelques joints pour se mettre en condition. Sûrement l’inspiration n’en sera que meilleure !

 

Illusion importante à dénoncer ! Quelques artistes célèbres ont parfois touché à la drogue, mais ce n’est pas la drogue qui a été source de leur intelligence ni de leurs capacités créatrices. La drogue a marqué leur façon de s’exprimer. Elle n’a jamais remplacé le génie. L’art jaillit d’une force qui vient du plus profond de la personne. Ce n’est pas un objet externe comme la drogue qui peut la créer. L’inspiration et les idées arrivent probablement plus vite, mais dans un beau désordre. La mise en œuvre exige méthode et rigueur Il est nécessaire d’ordonner les pensées pour pouvoir travailler et faire réellement œuvre créatrice. L’art s’exprime dans la matière qui résiste et avec laquelle on ne triche pas. Ce ne sont pas des idées fumeuses qui sont suffisantes ; sans le travail patient et méthodique de l’artisan, aucune réalisation n’est possible.

 

La drogue semble à certains un moyen pour atteindre l’absolu, une mystique qui

⁸⁴ Tony ANATRELLA, La liberté détruite, op. cit. p. 57.
conduit à la transcendance. Mensonge évident, car la drogue fait surtout du mal et il est bien naïf de croire le contraire. La mystique est alors une fausse mystique, déconnectée de la réalité. Elle fonctionne dans le dédoublement de la personne, qui ressent d’un côté « 
la drogue, c’est trop bon » et de l’autre « la drogue me fait du mal, mais elle est mon maître » !

 

L’artiste exprime une part d’humanité et de beauté. Sa sensibilité personnelle est unique, mais rejoint et touche les autres. Entre des sensations externes dues à la drogue et une vraie sensibilité humaine, l’écart est considérable.

 

Les génies certes, peintres, musiciens ou poètes touchent aux portes de l’extrême. Leurs chefs-d’œuvre sont parfois marqués par la prise de produits modificateurs de conscience qui exacerbent leurs sensations et les amplifient. Certains s’y brulent les ailes et en meurent. Baudelaire a assez dénoncé l’enfer trouvé au bout de ce chemin.

 

Sans doute des personnes plus modérées peuvent-elles réussir en usage limité, évalué et ponctuel dans certaines circonstances. Mais pour ceux qui savent prendre les précautions d’un risque calculé et occasionnel, combien d’adolescents plongent tête baissée dans une spirale infernale qui ne leur donnera jamais aucun talent !

 

La capacité à dire « je » et la création de liens humains véritables et choisis

 

Le travail mental, la redécouverte des sensations conduisent à prendre conscience de la valeur unique de la personne. Sans cette autorité nouvelle que l’on découvre en soi, il n’est pas encore de vraie liberté.

 

« L’usage de la drogue vient entretenir le repli sur soi et l’idée que l’on peut vivre dans l’imaginaire. Mais dans ce cas, on s’empêche d’exister vraiment. » ⁸⁵

 

Celui qui veut exister est capable de dire : « Je pense, je veux, je fais, je suis. C’est moi-même qui suis responsable de ma vie. »

 

Se réassurer sur son identité marque du même coup l’altérité et permet de créer librement des liens avec les autres. C’est par l’affirmation de notre différence, que nous pouvons échanger. Les liens tissés dans la liberté n’ont rien à voir avec la dépendance qui suppose un asservissement à un produit ou à une personne dans un état souvent fusionnel. En donnant et en recevant, le rapport aux autres change du tout au tout.

 

« Le sujet n’est plus cet éternel prisonnier qui n’avait d’autres ressources que de se chercher et de se définir dans le système qui l’avait initialement blessé et où toutes ses tentatives n’aboutissaient qu’à une accumulation de manques et à une béance plus grande encore. Même si la souffrance et l’angoisse ont été insupportables, même si le toxicomane est entré par toutes les portes de l’enfer, il est extrêmement difficile et déprimant, lorsqu’on a porté son existence et son imaginaire à l’extrême (dans des conditions de folie, d’associabilité, de haine de soi, de mégalomanie, de toute-puissance du plaisir), de renoncer

⁸⁵ Tony ANATRELLA, La liberté détruite, op. cit., p.44.

de devenir l’homme « quelconque », de ne plus récuser l’humanité entière et d’admettre que ses parents ne sont pas les monstres tout-puissants cannibales et/ou rejetants, mais un homme et une femme eux-mêmes nés chacun d’un père et d’une mère. » ⁸⁶

 

La personne enfin capable d’entrer en relation vraie avec autrui peut aimer et se laisser aimer : « L’infinie complexité des liens de l’amant avec sa bien-aimée dépasse infiniment le jeu en champ clos des rapports mortifères du toxicomane pharmaco-dépendant avec le produit dont il est l’esclave. Développer des rapports de couple, c’est toujours, au départ, croire en l’autre est en soi-même de concert. Plus que des cordes ou des chaînes de dépendance, les liens charnels et spirituels constituent des étapes de bienveillance a priori, des attaches volontaires et volontairement consenties. Il s’agit bien d’une longue mise en œuvre d’un enjeu d’amour réciproque, sous la constante vigilance d’une compréhension mutuelle. Qui dit liens affectifs sous-entend toujours dialogue entre deux êtres humains et adaptation constante de cette conversation des sens et des pensées, au fil des circonstances quotidiennes. Le toxicomane s’accroche à un produit inerte et non pas à une personne toujours susceptible de métamorphose, de sentiments et de réflexion. Certes le narcotique fait effet mais ne peut évoluer, ne peut s’émouvoir. Voilà, pour le pire, un partenaire artificiel, une poudre aux yeux et aux corps. Le drogué adhère à une statue en quelque sorte ! L’aventure amoureuse me force merveilleusement à inventer sans relâche ; le lien à la drogue (quelle qu’elle soit) me contraint à subir l’impératif d’accoutumance. L’aimée me grandit toujours et m’attire vers le Haut ; le toxique chosifie l’homme au fil des prises et l’entraîne vers le Bas. La drogue, c’est le repli sur soi-même jusqu’au partage vivant. L’amour parfume la vie, car il accueille le don de l’autre. C’est une cure de vie. La drogue reste malodorante, elle empoisonne la vie, c’est une pseudo-médecine de l’instantané et par là même, une alchimie de mort. Fréquemment dans le champ thérapeutique, l’élaboration d’une relation amoureuse, le retour en flamme inattendu, peut se substituer, violemment ou en douceur, à la dépendance impérieuse qu’entraîne l’addiction. Le virage est brusque. L’héroïne se jette alors dans la cuvette des lieux d’aisance délicat d’un toxique à une personne peut faciliter l’évasion réussie de la prison toxicomaniaque, s’il n’est pas, bien sûr, une chasse aux leurres de plus ! » ⁸⁷

 

Par l’amour qui ne ressemble en rien à une dépendance servile mais au contraire accueil de l’autre autant que don de soi-même, le toxicomane guérit enfin de son inquiétude à ne plus être dépendant et à exister par lui-même. C’est dans la mesure où il sait dire « je »qu’il peut reconnaître l’autre en lui disant « tu ».

 

La responsabilisation de ses actes et de son avenir

 

La personne capable d’être elle-même, d’aimer, devient de plus en plus responsable. Elle peut prendre alors sa place dans la construction du monde. Un toxicomane, après un sevrage effectué en prison, a décidé d’arrêter sa consommation, à la trentaine, grâce à la prise de conscience de son âge : « Tu te rends compte, si je n’arrête pas maintenant, ma vie est fichue. Je voudrais pourtant bien avoir un vrai travail et fonder une famille. En prison, j’ai pu réfléchir, on n’a rien d’autre à faire ; j’ai aussi appris à m’affirmer, en prison c’est vital. Alors quand je sors, la galère, c’est fini ! »

 

⁸⁶ Dr Claude OLIEVENSTEIN, Destin du toxicomane, op. cit., pp. 271-282, 288.
⁸⁷ Jean-Luc MAXENCE, L’anti-psychiatre et le Toxicomane, Fleurus, 1989, pp. 44 et 45.

 

Certains ont eu en effet du mal à devenir adultes, comme s’ils repoussaient l’échéance. La plupart disent qu’ils ne se drogueront pas toute leur vie. C’est juste une période : « Plus tard, j’arrêterai ! » Pourvu que ce ne soit pas trop tard, à force d’attendre !

 

Sortir de la toxicomanie, c’est devenir adulte, un adulte de plus en plus autonome, responsable de ses actes, de sa présence aux autres et au monde ; c’est prendre sa part de travail, chacun selon ses possibilités : il y va de la dignité de chacun.

 

Conclusion

 

Au terme de cet essai, nous avons bien conscience des limites de nos observations. Nos réflexions sont spontanées et nos constatations empiriques, souvent marquées de la détresse des familles qui entourent la personne dépendante. Nous n'avons aucunement la prétention d'une recherche scientifique rigoureuse. Nous n'en souhaitons pas moins trouver un écho à toutes nos interrogations, car il y a urgence de s'unir pour résister à la drogue, et cela dans toutes les couches de la population, comme à toutes les générations. La meilleure des résistances, c'est le goût, la saveur de la vie. Il est temps qu'entraînés par les générations de leurs aînés, les jeunes puissent vivre les vraies aspirations qui les habitent, avec élan et générosité. Le sociologue Durkheim a écrit : « une société ne peut se constituer sans créer de l'idéal. » Elle ne peut encore moins subsister sans nourrir un idéal.

 

Les progrès techniques contemporains raccourcissent les distances et les délais, en sorte que beaucoup de jeunes ont davantage de difficultés à se situer dans l'espace et le temps. Les changements de lieux sont si faciles et rapides maintenant que l'enracinement dans un lieu donné devient beaucoup plus aléatoire. De même, la durée n'a plus de façon aussi évidente sa valeur de maturation. Si ces progrès sont bien agréables et bénéfiques, ils ne donnent pas sens à notre vie. La situation sociale et économique est telle en Occident que tout se ligue pour faire de nous des êtres insignifiants, propulsé dans la société de consommation par des messages médiatiques et publicitaires multiples. L'être humain à d'autres aspirations. Il peut être habité par la joie.

 

La joie véritable est plus forte que n'importe quelle difficulté ou épreuve.

 

La joie intérieure est un précieux antidote à la drogue et à la recherche du plaisir éphémère. C'est le meilleur soutien de la liberté de vivre, d'entreprendre et d'aimer.

 

La joie ne demande qu'à être partagée. Elle est communicative. Elle porte les êtres non seulement à l'échange, mais à la communion.

 

La joie jaillit du cœur de l'homme. Elle entraîne les autres et se répercute de personne à personne, car chacun en possède la source en soi. Celui qui la vit en profondeur aide bien des êtres à ne pas toucher à la drogue ou à l'abandonner, à choisir la vie plutôt que la mort.

 

« Si vous aimez la vie, vous haïssez la mort... Si vous aimez la vie, vous haïrez la drogue qui est synonyme de corruption, d'abaissement, d'immoralité, d'impuissance, de déshonneur, de mort lente et de privation de liberté. Si vous aimez la vie, vous aimez l'amour qui est la récompense et sa transcendance humaine alliée chez certains couples à l'idée que les amants se font du divin. Si vous aimez l'amour, vous haïrez la drogue qui est sa négation despotique et totalitaire. Haïssez la drogue sous toutes ses formes, douces ou dures. Car, pour l'enchaînement du mal, il n'y a ni douceur ni dureté ; Il n'y a que le pire, lequel n'a point de digue pour contenir son flot. Haïssez là. » ⁸⁸

 

⁸⁸  Yves SALGUES, L'héroïne Une vie, op.cit., p.350

 

C'est à chacun de trouver en lui-même cette force de vie. Pour la découvrir, il n'est pas besoin d'un produit externe qui agirait par magie.

 

En gros « Le problème de la drogue se joue au cœur de l'individu, c'est lui qui décide de se droguer, et c'est à lui de vouloir s'en sortir. Sans cette motivation individuelle suscitée bien sûr par l'environnement, il est difficile de se guérir de la dépendance. » ⁸⁹

 

Toute l'aide du monde, même parfaitement coordonnée et efficace, ne remplacera jamais cette décision libre et personnelle.

 

Ce choix a besoin pour se forger de repères solides. Un jeune doit pouvoir s'appuyer sur des adultes et en premier lieu ses parents. Ce sont eux en priorité qu'il faut aider à se former et s'informer. L'association Le Phare, familles face à la drogue, participe à ce travail devenu de première urgence. Nous aimons répéter cette phrase d'Evelyne Sullerot, qui a beaucoup œuvré pour la FNAPT : « Le problème central de la prévention est la conviction des adultes. » Si les parents sont suffisamment avertis des dangers réels de la drogue, s'ils ne se laissent pas abuser par le discours ambiant, ils deviennent alors des interlocuteurs crédibles pour leurs enfants, sans se voir déposséder de l'autorité qui leur revient. Ils sauront aussi exiger des pouvoirs publics l'aide dont ils ont besoin. Il n'est pas admissible que le monde politique continue à se déchirer entre gauche et droite, à s'invectiver parfois comme des chiffonniers, alors que les priorités sont autrement plus urgentes. Si le pouvoir politique ces lois ne trop du peuple, nous ne sommes plus en démocratie.

 

En décembre 2000, l'Assemblée nationale rejetait la proposition de Bernard Accoyer qui demandait une loi instituant un délit de conduite sous l'emprise de drogue.

« En France, on ne peut pas rouler bourré; mais shooté, oui ! » s'insurgeait-t-il. C'est stupide et dangereux. Pourquoi faut-il déresponsabiliser ces conducteurs ? Pense-t-on aux victimes ?

 

Les décrets d'application de la loi Gayssot du 18 juin 1999 ont enfin été publiés le 28 août 2001. Ils ordonnent des analyses de sang en cas d'accident mortel. C'est un premier pas important. La proposition de loi du député Dell'Agnola votée le 23 janvier 2003 dit fermement « non à la drogue au volant ». Il reste maintenant à mettre en place les décrets d'application. Comment les forces de l'ordre détecteront-t-elles l'usage de drogues ? Probablement d'abord par des tests du comportement, et en cas de doutes ou d'accidents par des tests urinaires, à confirmer par des analyses d'urine et de sang.

 

Au printemps 2001, l'amendement Mariani qui aurait obligé les préfets à prendre de vraies mesures de protection lors des rave-parties, qui sont aussi des drogue-parties, n'a pas eu l'écoute méritée. Faut-il abandonner le maintien de l'ordre public aux agriculteurs qui sont parfois magnifiquement intervenus avec des tracteurs et la menace d'utiliser le lisier sur les participants ? Que signifient ces territoires que certains préfets doivent abandonner à l'anarchie, selon les directives de M. Sarkozy ? Serait-il vraiment impensable de contrôler d'où vient l'argent de tous ce matériel de sonorisation, d'effectuer les contrôles routiers appropriés avant qu'un terrain ne soit envahi ? Si l'organisation de ces soirées pose

 


⁸⁹ Tony ANATRELLA http//www.drogues-danger-debat.org

 

problème, qui s'inquiète de ce qui se passe dans les discothèques ou des centaines d'adolescents, souvent mineurs, sont livrés à eux-mêmes sans aucune présence adulte ?

 

Des responsables locaux s'indignent de champs saccagés et de l'inconfort des riverains, lors des raves, mais les jeunes en danger de mort qui s'en soucie ? Quelle hypocrisie chez ceux qui prétendent respecter leur musique et leur libre expression mais les laisse impunément se détruire et se droguer !

 

Combien faudra-t-il de morts encore pour que l'on prenne au sérieux les ravages de la drogue ? Au lieu de soutenir les familles qui sont quand même la base de la société, on entretient le problème ; pire, on l'aggrave régulièrement. Il serait temps de savoir reconnaître la voix de tous ceux qui ont souffert des méfaits de la drogue et qui crient : « Ça suffit ! »

 

Notre société ne peut s'accommoder d'entretenir, plutôt mal que bien, toute une population privée de ses facultés mentales normales, forme terrible d'un nouvel ostracisme. Elle ne peut continuer de distribuer à tout va le Subutex, appelé par les usagers eux-mêmes « drogue du pauvre, drogue de l'État », puisque remboursé par la sécurité sociale, ni laisser se développer tous azimuts le marché noir qui en découle. Bien des usagers fonctionnent avec plusieurs médecins et sont rarement en correspondance avec leurs ordonnances. Leurs prescriptions sont souvent croisées avec celles de leurs copains d'infortune, car il faut bien se dépanner et les cartes sont ainsi encore plus vite brouillées. Les propositions de seringues stériles en kit et super kit destinées à enrayer le sida sont aussi pour beaucoup une terrible incitation à se piquer. Les accidents sont alors nombreux, puisque l'amidon de maïs présent dans les cachets n'est pas soluble dans le sang et bouche régulièrement les veines, provoquant de multiples complications. Le problème aurait déjà une parade : ne parle-t-on pas de prototype de nouvelles seringues spécialement étudié pour cent j'ai quitté le Subutex et de quelques boutiques d'usagers qui préconisent leur expérimentation?

 

Les modalités de distribution du RMI posent aussi question. Bien entendu, assurer un minimum vital à toute une population sans ressources est un progrès social incontestable qu'il serait inadmissible de remettre en cause. Par contre assister des personnes sans contrepartie et sans tenir compte de leur état devient un cercle vicieux qui laisse peu de chance à la personne de s'en sortir, tant il l'entretient dans ses dépendances. À la « Saint-Rémy », jour du versement du RMI, souvent le 6 du mois, nous constatons régulièrement que beaucoup retirent la somme mensuelle totale à la poste en argent liquide, le jour même. Les dealers sont à l'affût et démarchent les clients potentiels à domicile. Dès le lendemain, un certain nombre de toxicomanes bénéficiaires du RMI n'ont plus d'argent et s'en retournent à la drogue « convenable », la drogue de l'État, financée par le contribuable. Ils rejoignent ceux qui font la manche, « travaillent au carton » quelques heures par jour assis sur un trottoir, « tiennent le mur » ou « vont à la messe », c'est-à-dire ouvrent la porte d'entrée des lieux de culte, à l'heure des offices pour y quêter quelques sous.

 

Contrairement au projet louable des bonnes intentions du départ, un tel système social beaucoup trop administratif et éloigné des réalités tend à broyer et exclure des personnes de plus en plus assistées et marginalisées, malgré l'efficacité de quelques professionnels intelligents et motivés, mais beaucoup trop isolés, malgré des équipes mobiles mieux adaptées à ceux qu'il convient de rencontrer aussi dans l'urgence, comme par exemple le SAMU social fondé par le docteur Xavier Emmanuelli.

 

Sous prétexte de respecter la liberté, beaucoup se contentent d'encadrer une dépendance aux produits toxiques, sans offrir suffisamment de possibilités d'une véritable libération.

 

Nous sommes tous concernés, même si les responsabilités sont diluées : ne pas voir et ne pas savoir, c'est se rendre complices.

 

Lutter contre une banalisation qui touche les enfants de plus en plus jeunes, c'est déjà agir.

 

« Les parents, soutenus par les éducateurs, ne veulent pas que leurs enfants se droguent. Ils en connaissent les méfaits et demandent à la société, par l'intermédiaire de l'État, d'être épaulés dans leur mission éducative. Toutes les forces vives de la société doivent lutter contre l'usage des drogues et la toxicomanie, chacune selon son rôle et ses compétences. » ⁹⁰

 

« Le public souhaite avant tout que lui soit expliqué comment protéger ses enfants du piège de la drogue et comment les aider s'ils y sont tombés. » ⁹¹

 

L'État se doit d'aider les familles à assumer leurs tâches éducatives. La meilleure prévention contre la drogue, c'est l'éducation aux valeurs morales et spirituelles qui éclairent le sens de notre être et de notre devenir.

 

Le petit livre distribué en l'an 2000 par la MILDT à 4 millions d'exemplaires, Savoir Plus, risquer moins, annonce : « La drogue a toujours existée, elle existera toujours. » Il n'empêche ! « Pourquoi ce phénomène, qui a toujours existé à l'état endémique, a-t-il pris, ces dernières décennies un aspect épidémique dans les pays occidentaux ? » demande le professeur Ovide Fontaine. ⁹²

 

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, nos sociétés ne savent plus protéger leurs enfants, induisant chez eux des attitudes qui n'étaient l'apanage que de quelques adultes isolés. Pire, il est tout un marketing commercial insidieux qui prend la jeunesse pour cible à travers les médias. Le matraquage souterrain orchestré par les jeunes eux-mêmes est savamment manœuvré par des intérêts financiers et criminels.

 

Malgré l'incitation, l'ironie caustique qui ridiculise tous ceux qui représentent l'autorité (parents, professeurs, policiers), des publications sont offertes aux jeunes dans toutes les librairies de France et de Navarre ! En France spécialement, nous avons été très performant pour banaliser le cannabis. L'enquête ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and other Drugs) réalisée sur 95 000 Européens de 16 ans dont 2300 Français classe

 

⁹⁰ Tony ANATRELLA, La liberté détruite, op.cit., pp.106 et 138

¹  Francis CURTET, La drogue est un prétexte, op.cit.
² Dr Charly CUNGYi, Faire face aux dépendances, op.cit.

 

la France parmi les pays les plus « expérimentateurs ». En moins de 10 ans, la part des fumeurs a même doublé, pour atteindre une proportion de 35 % de jeunes fumeurs de France, contre 16 % dans le reste de l'Europe. ⁹³  Il est temps de réagir.

 

« Les victimes de la drogue sont aujourd'hui des adolescents que leur âge et la nature des questions qu'ils se posent, portent tout naturellement vers l'égocentrisme et vers l'exaltation. La toxicomanie touche la jeunesse. Le phénomène est unique dans l'histoire de l'homme. Tous les efforts de prévention ont été vains, la population touchée ne cesse d'augmenter. Ceux dont la tâche est d'appliquer les lois qui l'interdisent sont impuissants... Si la guerre contre la drogue n'est pas perdue (restons optimistes), le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'est pas gagné. » ⁹⁴

 

Il serait grave de se décourager et de croire qu'il est trop tard pour agir. Même si il aurait été souhaitable de se mobiliser plutôt et surtout plus massivement en face de ce déferlement destructeur, il reste urgent d'organiser une vraie résistance. La Chine a bien su guérir du fléau de l'opium. Plus près de nous, la Suède a infléchi une politique qui porte du fruit. À nous de choisir des gouvernants qui aient véritablement le souci des générations futures. À nous d'être présents au quotidien auprès des jeunes que nous côtoyons. Sans un véritable dialogue entre les générations, comment transmettre les valeurs qui permettent de construire sa vie ? L'avenir s'inscrit dans l'histoire. Les nouvelles générations ne peuvent s'en vanter sans se relier au passé.

 

« La drogue et le signe d'une absence de sens et notre société tolère le plus important suicide juvénile de l'histoire. La toxicomanie n'est pas une fatalité. » ⁹⁵

 

Puisse la société entière, des membres les plus influents jusqu'aux personnes les plus modestes, s'unir pour vouloir véritablement le bien des jeunes et faire front ensemble au fléau de la drogue.

 

La responsabilité du gouvernement est bien entendu de combattre l'offre de la drogue mais aussi de soutenir les familles dans leur travail éducatif. En fonction du contexte actuel, nous demandons :

Une prévention efficace de la drogue faite dans tous les collèges et lycées, sans aucune démagogie, comme le demandait le 11 mars 2003 à l'assemblée nationale Jean-Paul Garraud, député de la Gironde, dans une question posée à Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire. Il n'est pas admissible de continuer à dire aux enfants : « Fumer un pétard, c'est pareil que lorsque vos parents prennent l'apéro ». A projeter la politique de réduction des risques sur la prévention à l'école, nous aboutissons à ce type de question que de naïfs petits cinquièmes sont venus nous poser en toute innocence à la récréation : « Madame, la bonne drogue qu'est

 

³ Cité par Science et Avenir d'avril 2001, P. 38
⁹⁴ Louis GONNET, Adolescents, drogues et toxicomanies, op.cit.
⁹⁵ Tony ANATRELLA, http//www.drogue–danger–débat.org

 


pas daubée, où faut-il acheter ? » Il importe au contraire de faire prendre conscience de l'arnaque dont le jeune est victime, le former à l'esprit critique et l'informer réellement sur les effets des produits, lui enseigner à préserver sa santé et particulièrement son cerveau, lui montrer comme la drogue l'empêche d'acquérir autonomie et liberté. Une évaluation et une reconnaissance de notre travail auprès des jeunes devrait être établies, autant pour nous que pour d'autres associations amis tels que EDVO et APTE à même d'appuyer la prévention sur une réelle expérience du soin, pour de nombreux intervenants de valeur au CNID, ou encore Stop à la Drogue à Lille. ⁹⁶

 

Des centres de désintoxication sans substitution en très grand nombre, spécialement pour les mineurs. Il n'est pas possible pour les familles et les établissements scolaires d'envoyer des jeunes accro au cannabis en hôpital psychiatrique (sauf si les délires sont trop intense), ni dans des structures où se pratique la substitution. Il faut des lieux pour les entourer de façon très ferme de manière à les sevrer complètement, lieux où ils puissent dialoguer et réaliser des actions (re)constructives afin d'enrayer cette spirale du vide où les entraîne la drogue.

 

Une lutte réelle contre les médias qui incitent les adolescents à la consommation et une application de la loi : interdiction de certains magazines, livres ou revues, à retirer du marché. Certains sont encore subventionnés par le Ministère de la Santé, ce qui est un comble.

 

Un environnement public beaucoup plus ferme. Des sanctions immédiates et pertinentes sont plus dissuasives pour un mineur que l'admonestation d'un juge souvent longtemps après les faits. Il importe d'établir un système national d'amendes et de se donner les moyens de faire exécuter davantage de travaux obligatoires d'intérêt général.

 

Une participation effective à la MILDT des associations de familles confrontées à la toxicomanie. Que vaut un soutien à la parentalité lorsqu'il ignore le travail de terrain des associations familiales ?



⁹⁶  Stop à la Drogue, 126, rue royale 59000 Lille, tel : 03 20 55 41 13, Président : Richard MAILLET

 

Annexe A

 

SAVOIR DIRE NON À LA DROGUE

 

Prise de conscience du mensonge médiatique ambiant : (apprendre à sortir de confusions intentionnellement entretenues)

 

Différence entre un produit toxique et la drogue

Qu'est-ce qu'un produit toxique ?

Une substance qui nous fait du mal, lorsque notre organisme l'absorbe. Tous les degrés de gravité sont possibles, depuis une légère intoxication alimentaire qui ne porte pas à conséquence jusqu'à la mort. De nombreux poisons existent dans la nature (champignons, venins, plantes : la digitale ou la ciguë peuvent être mortelles, les Romains s'en servaient pour trucider leurs en ennemis).

 

Ce n'est pas parce qu'un produit est naturel qu'il est sans danger, en déplaise aux vendeurs d'herbe (de cannabis) qui vantent les mérites d'une plante naturelle, sans d'ailleurs préciser que la plante est de plus en plus génétiquement sélectionnée et croisée pour augmenter au maximum la teneur en THC (principe actif de la plante).

 

Qu'est-ce qu'une drogue ?

Le sens du mot a évolué dans l'histoire. Pendant longtemps, cela désignait une poudre utilisée par les apothicaires, les pharmaciens ou les droguistes. Actuellement, le mot n'a pas le même sens pour un représentant de la loi (produits licites ou interdits) ou pour un médecin (substances dangereuses) ou encore dans le langage populaire (médicaments : je vais acheter mes drogues, à la pharmacie).

 

Il faut donc définir le mot. La drogue perturbe le système nerveux, s'introduit indûment dans la biochimie du cerveau. Elle est aussi souvent, mais pas obligatoirement, un produit modificateur de conscience et des perceptions. Lorsqu'elle modifie la conscience, conscience de ce qui se passe autour, mais aussi conscience du bien et du mal, car les deux sont beaucoup plus liés qu'il n'y paraît de prime abord, elle altère les perceptions spatio-temporelles. Sous son influence, l'utilisateur ne gère plus le temps, que ce soit une courte période dans la journée, que ce soit son avenir. Il a des rêves, mais pas de projets qu'il puisse confronter à la réalité. Ainsi, il ne peut pas devenir adulte. L'enfant vit dans l'instant, l'adulte construit dans la durée (choix d'un métier, dans le conjoint, fondation de famille).

 

Comment consomme-t-on de la drogue ?

On la respire, on la fume, on l'avale (la « gobe »). Quand on devient très dépendant, il arrive qu'on se l'injecte (shoot), même si on a peur des piqûres, pour avoir un effet plus violent et plus rapide.

 

Le tabac est-il une drogue ?

Le tabac est un perturbateur du cerveau. Il interfère dans le fonctionnement réflexe normal des fonctions vitales : manger, boire, dormir, se reproduire. Le système d'alerte plaisir–déplaisir est faussé. Les indicateurs de ce qui est dangereux et mauvais mentent. Ce qui devrait être désagréable et pénible puisque cela fait du mal procure un bien-être artificiel. Ainsi l'addiction à la nicotine. Le souvenir de cette modification (empreinte mnésique) reste inscrit dans le système limbique, le système du plaisir. Voilà pourquoi un ex fumeur ne devient jamais un non fumeur.

 

Pour autant, le tabac n'empêche pas de vivre, de travailler, de conduire une voiture, de se marier (avec quelqu'un qui supporte que l'on se sente mauvais, parce que l'on pue).

 

C'est un produit terriblement toxique : 60 000 morts en France chaque année ; risque de mourir d'un cancer de 50 %; ravages de l'appareil respiratoire; drame d'une jeune femme sur deux qui commence sa grossesse en fumant (souffrance du bébé; aucune barrière placentaire; risque de fausse couche; petit poids à la naissance). Le tabac n'est pas pour autant un produit modificateur de conscience.

 

L'alcool est-il une drogue ?

 

Oui, chaque fois que l'on dépasse un certain seuil de consommation. Pour un certain nombre de personnes, ce seuil, c'est la tolérance zéro (enfants de moins de 15 ans dont le foie n'est pas formé ; femmes enceintes ; certains asiatiques; personnes qui ont des problèmes avec l'alcool ou le foie abîmé et qui risquent de rechuter s'ils recommencent à boire). Pour les autres, à condition de manger, un peu de vin peut faire partie de l'alimentation. Se méfier des alcools forts ; être vigilant sur son seuil de tolérance personnelle, variable selon les personnes.

 

Le cannabis est-il une drogue ?

 

Oui et il fait d'autant plus de mal que sa présence dans l'organisme est plus insidieuse. C'est l'intrus qui s'introduit dans le cerveau sans que le consommateur n'en prenne vraiment conscience. Drogue lente, non soluble dans l'eau ni le sang. Produit lipophile qui se fixe dans les graisses (principalement dans le cerveau), il est très long à éliminer. Pas de signal d'alarme comme pour l'alcool. C'est le sous-marin qui fait couler sans que l'on s'en rendre compte.

 

Dépendance et addiction

La dépendance fait partie de la condition humaine et de nos limites. Ainsi, je suis dépendant à l'eau. Sans eau, je meurs ! La dépendance est une condition de ma liberté. Paradoxalement, ce qui pouvait apparaître comme des limites contraignantes devient matériaux pour faire œuvre constructive. Il ne s'agit plus de rêver sa vie, mais de se confronter au réel, de s'ajuster à la réalité des personnes et des choses qui m'entourent. Mieux je tiens compte du cadre dans lequel je suis (temps, espace, environnement), mieux j'utilise mais dons, mes capacités personnelles, plus j'avance, plus je grandis en liberté. Les liens entre les personnes sont nécessaires à la condition qu'il n'y ait pas de dominants et de dominés, que ces liens soient des liens de respect et de liberté. Ce sont alors des interdépendances bénéfiques (amitié, amour, relations, liens professionnels). Mieux la personne sait susciter des liens authentiques, mieux elle les développe, mieux elle se construit. La dépendance, le fait de ne se raccrocher à rien et de refuser les dépendances, ne signifie pas que l'on soit réellement libre.

 

Lorsque l'on parle de dépendance à la drogue, il s'agit d'une addiction esclavagiste. Les liens de liberté, nécessaires à la vie n'ont rien à voir avec cet esclavage dont il est impératif de s'affranchir, si on n'a pas su y résister.

 

Résistance à la banalisation du cannabis

La croissance exponentielle des consommateurs ces dernières années pose le problème du cannabis avec une acuité nouvelle. Le cannabis et la drogue–piège des adolescents et cela ne sert à rien de l'opposer à l'alcool, d'autant que le cannabis donne une appétence à l'alcool et que les consommateurs passent souvent d'une drogue à l'autre, voire prennent les deux à la fois, multipliant ainsi les effets.

 

Pourquoi a-t-on banalisé l'usage du cannabis ?

Profits de l'argent (qui finance les guerres, le terrorisme et entretient la faim dans le monde) : le moindre petit revendeur de cannabis participe à ce commerce de la mort.

 

Comment ?

Loi du silence : « Il ne faut surtout pas en parler aux adultes qui n'y comprennent rien », alors que beaucoup, au contraire, se forment pour connaître les mécanismes d'action sur le système nerveux central. Moyennant quoi, les adultes ne sont plus là pour avertir des dangers. Coupure plus grande des générations.

Vocabulaire : usage récréatif, « bonne drogue », drogue soi-disant « douce », alors que la drogue, cela n'est jamais anodin ; « doux » et drogue, cela ne va pas ensemble, cela fait penser à une médecine douce, d'où l'imposture thérapeutique. Le cannabis n'est pas une drogue douce, mais une drogue lente (rappel de la lenteur d'élimination et de la bio accumulation).

Jeunisme : Pour mieux avoir la clientèle des jeunes plus facile à tromper, le cannabis a été présenté comme le produit nécessaire à toute une génération, on en a fait une « mode », une « culture », une recherche « mystique », ce qui est complètement inadmissible pour un produit qui porte autant atteinte à la personne. La mode doit rester dans le domaine du vêtement, de la coiffure, ne pas altérer le mental. Fumer par conformisme parce que « ça fait style », c'est vraiment triste ! La culture aide au développement de l'intelligence. La spiritualité unifie l'homme dans toutes ses composantes : cœur, corps, esprit. Le surnaturel se pose sur la nature, alors que la drogue dédouble la personne, la divise contre elle-même. La mystique est une fausse mystique, déconnectée de la réalité, en raison du dédoublement de la personne.

Mensonges : Malgré toutes les mises en garde scientifiques, la réalité des méfaits est occultée. De jeunes « accros » au cannabis croient qu'ils n'en sont pas dépendants : « J'arrête quand je veux, je gère ! » Voire ! Les consommateurs n'ont plus aucune conscience de l'action masqué du THC, du risque de cancer accru (décès de jeunes de 18 ans, alors que le tabac ne provoque pas de cancer si jeune).

Slogans, chansons, livres et revues incitatifs tolérés, au mépris de l'article L630 du Code de Santé Publique. Le message publicitaire « A fond la forme » est devenu « A fond la défonce ». Dans le monde entier, il a été martelé à la jeunesse : « Le cannabis est moins grave que le tabac ». ⁹⁷

 

En France, ce slogan stupide, puisque l'on ne sait pas au juste ce qui est comparée, a même pris des allures scientifiques avec la vulgarisation simpliste des conclusions du rapport Roques. La publicité pour le cannabis a ainsi été accélérée et amplifiée dans notre pays grâce au soutien de responsables politiques pro drogue, pourtant médecins que l'opinion publique considère à juste titre autant responsables que coupables.

 

Comment des jeunes peuvent-ils aider un copain qui a déjà « touché » à la drogue, qui en consomme ?

Le ramener à la réalité autant que l'on peut, avec amitié et fermeté. Ne pas confondre la personne et le produit qu'elle prend. Il y a assistance à jeune en danger. Ne jamais se croire assez fort tout seul pour aider quelqu'un. Mettre dans le coup des adultes capables et de confiance. Faire observer au copain chaque fois qu'il n'est plus en phase avec le réel et en même temps ne pas l'isoler et lui témoigner de l'amitié. Ne pas lui faire la morale. « Moraliser démoralise », mais casser la loi du silence et l'aider à reprendre pied dans le concret. Il n'est pas possible de décider à la place d'un autre d'arrêter, mais il est possible de l'aider à la prise de conscience et susciter d'autres envies, incompatibles avec la drogue.














⁹⁷ Les jeunes australiens qui côtoyaient Anna, décédée d'un cachet d'ecstasy à 15 ans le pensaient aussi : « J'avais entendu dire que ce n'était pas aussi nocif que le tabac » commente Eddie à la journaliste qui l'interroge, p 75 Donaghy Bronwyn, Anna au pays de Merveilles, l'ecstasy meurtrière, Nouvelle Cité, août 2002.)

Annexe B

 

TÉMOIGNAGES

 

Moins ça dure, moins c’est dur !

 

À 18 ans, Florence a tout arrêté, même le tabac !

25/02/2003

Mon histoire est celle d’une jeune fille qui vers l’âge de 17 ans a voulu découvrir de nouvelles expériences dont celle de la drogue. Je suis assez douée pour les études et maintenant avec le recul, je sais que c’est en grande partie cela qui m’a sauvée ! À présent voici un an que je ne prends plus rien ; au début je fumais des joints et puis le reste a suivi : ecstas, coke, champis et speed ! De toute ça, je suis loin d’en être fière, cela dit je m’en suis sortie… Maintenant je réalise combien j’ai pu jouer avec ma vie, je ne voyais pas le danger… Beaucoup de mes amis, qui eux sont toujours dedans, me demandent comment j’ai fait car j’ai même arrêté de fumer ! Ma réponse fut brève : « Il faut avoir des rêves et des buts dans la vie. Pour rien au monde je ne voulais gâcher mon avenir, mon futur ! » J’étais ce qu’on appelait une « clubbeuse », toujours là dans les soirées house les plus branchées. Aujourd’hui plus que jamais je continue de sortir en boite car la house est pour moi ma seule et vraie musique, mais je dois vous avouer un truc. Je fais beaucoup mieux la fête qu’avant : j’ai faim le lendemain, je dors comme un bébé, je n’ai pas la mâchoire en compote et surtout, je me souviens de toute ma soirée ! Lorsque je suis en soirée et que je vois ces jeunes défoncés, croyez-moi en étant saine d’esprit on se rend compte que l’on n’est pas beau quand on a bouffé ! Pour résumer tout ça, je dirais simplement que la drogue maintenant me dégoûte et me fait peur… Je désirerais même créer une asbl pour aider les jeunes à mieux comprendre pourquoi on en arrive à se droguer et comment trouver en soi la force et le courage de pouvoir dire non ! On dit que la vie est courte mais sachez que dans la misère elle peut sembler bien logue… Maintenant je peux dire qu’à 19 ans, je profite pleinement de la vie et que je la croque à pleines dents.

 

01/03/2003

Aujourd’hui 1/03/03 je viens d’apprendre que mon meilleur ami vient de me quitter suite à une overdose de cocaïne… Pourquoi en est-il arrivé là ? Lorsque je lui disais arrête tout ça, tu verras comme tu seras bien après ! Jamais il ne voulait me croire, il me répondait : « Mais tu sais bien, Flo ! La coke est moins nocive que l’ecsta… » Je lui répondais qu’il était fou de penser ça… Mais jamais il n’a voulu m’écouter. Sans doute, n’aurait-il plus rien su faire sans. En tout cas moi, ça fait un an et douze jours que j’ai raccroché cette « merde » et voilà que mon meilleur pote me quitte… Ensemble nous avons tout fait : les quatre-cent coups et maintenant mon dernier « coup à moi » sera de lui porter une fleur sur sa tombe. J’ai du mal à réaliser qu’il ne prendra plus le bus avec moi, qu’à présent il ne me lâchera plus ses bêtes blagues qui me faisaient tant rire ! Nous étions dans la même classe depuis qu’on est tout petit, à l’époque nous nous battions pour être premier de classe et dix ans plus tard admirez les ravages de la drogue : ça bousille tout, ce truc ! En premier votre corps, vos relations familiales et amicales, votre concentration pour faire des choses sensées… Aujourd’hui je suis à l’université et bon Dieu, merci, de me faire réaliser que les études sont un des meilleurs moyens pour reprendre le bon chemin… Comment accepter qu’un jeune qui n’aura même pas eu le bonheur de connaître ses 20 ans vient de nous quitter ? … Mon meilleur ami n’est plus, maintenant il reste son souvenir et l’envie de vous dire : « La drogue est la plus ravageuse des saloperies que je connaisse, alors S.V.P., si vous ne voulez pas vivre ce que je vis ou tout simplement être à la place de mon ami je pense qu’il est temps de réaliser qu’il faut laisser tomber tout ! » J’ai moi même arrêté donc je peux vous dire que l’on est trop bien sans ça et même si au début c’est dur, accrochez-vous ! Malgré toutes mes préventions, tu n’as voulu n’en faire qu’à ta tête… Malgré tous mes conseils, tu as préféré les juger inutiles et de « rabat-joie ». Malgré tous ces badtrips, tu n’as pas pu cesser de reprendre la prochaine dose… J’espère que les jeunes vont devenir moins idiots car c’est horrible à vivre ! Il me reste toute ma haine pour tenter de faire comprendre que l’issue fatale est proche de tous ceux qui jouent avec leur vie.

 

04/03/2003

Flo, comme je comprends ta peine et ta rage ! Cette fleur de vie que tu déposes sur la tombe de ton copain et arroses de tes larmes signifie cette lutte contre la drogue que tu as commencé. Avec tous ceux qui pleurent le départ d’un être cher, avec tous ceux qui crient et hurlent pour arrêter le massacre des enfants, tu pourras aider beaucoup de jeunes pour qu’ils ne se laissent plus piéger par cette saloperie qui vous prend la tête.

 

05/03/2003

Votre mail me fait très plaisir et sachez que c’est un bonheur que des parents combattent pour leurs enfants. Vos documents ne sont que le reflet de la réalité, aussi j’espère garder contact avec vous car cela fait du bien de pouvoir échanger des idées. Le patron de drogue-danger-débat m’a demandé de donner mon témoignage et j’ai bien sûr accepté. J’espère ainsi que cela en dissuadera plus d’un ou tout simplement aidera à réfléchir. Il n’y a de meilleure récompense pour un ou une ex droguée que de pouvoir aider les autres et surtout faire passer le message. Plus que jamais je suis de tout cœur avec vous.

 

08/03/2003

Ce matin, je me suis levée et j’ai eu envie de vous écrire ce mail… Mes parents ont fait énormément pour moi et c’est grâce à votre message que je réalise qu’ils sont souvent oubliés et pourtant sans eux où serions-nous ? C’est vraiment bien ce que vous faîtes… C’est également courageux de votre part, vous aussi j’imagine que vous avez souffert ! Aujourd’hui, je sais pas pourquoi je me sens bizarre, je ne cesse de me dire et de me répéter que la vie n’est pas plus facile sans drogue mais beaucoup plus belle ! Il faut continuer ce combat car il y en a tant qui ont besoin de cette main qu’on leur tend…. Encore merci j’ai une pensée pour vous et pour mes parents…

 

A 23 ans cette jeune fille lutte pour se rétablir et sortir de la substitution Sa droiture lui est une arme précieuse

04/10/2002

En ce qui concerne ma mère c’est de pire en pire. Au départ, nous avions une relation complice, nous nous disions tout. Au fur et à mesure du temps, je me rends compte que le passé ensemble avec l’héroïne a détruit nos liens. Nous avons agi différemment, moi en tant que toxico et elle en tant que maman. Seulement elle agit parfois contraire à son sens et m’a laissé la possibilité de faire des choses contre son gré et d’autres dans son sens. C’est là où je ne comprends pas tout, c’était comme ça l’arrange. Je ne vais pas te donner d’exemple ; simplement c’est ce que je ressens. Je me rends compte également que nous ne sommes plus sur la même longueur d’ondes. Bien sûr, je sais que nous sommes différentes, mais ce sont des ressentiments qui ne me permettent plus d’habiter avec elle. Alors, je ne sais plus quoi faire… je vais laisser du temps entre nous, vu que je pars bientôt ! Ceci dit, je ne pense pas que cela va s’arranger. Cela me travaille et j’ai du mal à m’endormir.

 

En ce qui concerne ma prise de Subu, cela fait plus de deux mois que je vais tous les jours à la pharmacie, en ce moment comme je suis dans une phase basse, je trouve ce comportement contraignant et je commence à me prendre la tête. Même si je sais que c’est pour mon bien, je me dis que j’ai prouvé que l’on pouvait me faire confiance. C’est un long mauvais moment à endurer. Voilà, je voudrais savoir en quoi consiste votre association ? Bises affectueuses. SI je peux me permettre je vous félicite de votre engagement, vous souhaite bon courage pour la suite.

 

08/10/2002

J’ai bien compris ce que vous entendiez à propos des relations mère-fille, d’ailleurs s’il est possible que je lise votre bouquin cela m’intéresserait. Je pense qu’il serait bénéfique aussi pour Maman. Elle pourrait peut-être se reconnaître et comprendre certains de ses actes.

 

Il est difficile de retrouver une véritable entente ; je reconnais mes fautes mais elle, se considérant Maman n’avoue pas pour autant. Il est difficile que j’admette ; pourtant je sais qu’elle est humaine, donc qu’elle est humaine, donc que c’est impossible qu’elle soit parfaite même si c’est ma MAMAN.

 

J’ai constaté qu’à chaque fois que je pouvais intervenir sur le forum, vous écriviez en même temps et donniez à peu de choses près les mêmes conseils, comme par exemple en ce qui concerne les nouvelles réformes ou l’amie de Sabrina. Cela me prouve que j’ai retrouvé du bon sens. Auparavant il m’arrivait de penser d’une manière et d’agir d’une autre.

C’est comme ça que j’ai constaté à quel point il pouvait y avoir une différence entre ce que l’on pense et ce que l’on fait. Aujourd’hui, je pense de jour en jour me retrouver et je fais de mon mieux pour rester fidèle à moi-même.

 

Je pense pouvoir vous poser des questions plus précises lorsque l’on m’aura fait parvenir vos documents. Pour le moment, je vous embrasse amicalement.

 

J’imagine peut-être plus tard moi aussi soutenir des gens qui se retrouvent dans ce milieu et les aider à surmonter cette épreuve, si c’est possible (pour l’instant je n’ai que 23 ans et je suis trop faible !), mais je suis consciente que pour se sortir de ce fléau, il ne faut pas être à l’abandon, se sentir aimé et être entouré de personnes aussi humaines que possibles qui amènent à comprendre et pas naïves (ayant une expérience acquise) pour ne pas se laisser berner par les manèges.

 

09/10/2002

Je viens de lire vos documents concernant Le Phare : je trouve que cela est très important que l’on puisse aussi accueillir les parents de toxicomanes qui souffrent et vivent aussi la dépendance. Bien entendu je vous ferai parvenir le prix du livre et les frais de port.

 

Dans ma région, nous n’avons jamais entendu parler d’une telle association, prenant en compte les sentiments des parents. Il existe l’U.F.A.T.T., mais ce centre ne prend pas en charge de la même manière les parents-victimes. Pour sa part, Maman n’a jamais voulu assister à ce genre de réunions, je n’en ai jamais compris la raison ; j’ai l’impression qu’elle n’admet pas son traumatisme et que s’en même avoir essayé, elle pense que cela ne lui servira à rien ? Parfois, je me dis que si elle avait parlé avec d’autres parents, elle se serait rendue compte que les schémas tracés par les toxicos sont à peu de choses près identiques.

 

Pour moi, il est vrai que nous n’avons pas été sensibilisées par la drogue. À l’époque nous habitions dans un quartier « protégé ». Pourtant c’est dans cette petite ville que nous avons connu ce fléau ; entraînées par mon beau-frère. Maman a été terriblement choquée car elle n’aurait jamais pensé que cela puisse être possible. À l’époque l’héroïne n’était pas répandue à ce point.

 

J’aimerais qu’elle fasse un travail sur elle-même et qu’elle comprenne certaines de ses réactions, sans se culpabiliser de ce qu’on a commis. Bien sûr, je ne peux pas la forcer, c’est pour cela que j’ai choisi de lire d’abord le libre et de lui faire parvenir, peut-être que ce sera un début de réaction. Pourtant, elle aime communiquer et exprimer ses sentiments je me rappelle lorsqu’elle nous accompagnait voir des spécialistes. À elle de prendre sa décision mais maintenant que moi je tourne la page, j’ai l’impression qu’elle déprime plus que lorsqu’on était dans le milieu. Je pense que c’est comme si elle devait nous soutenir et se battre de la même façon que lorsque nous étions faibles. Par contre, aujourd’hui elle s’abandonne. Je le comprends mais je ne sais plus quoi faire, j’ai mal de la voir mal.

 

J’ai lu le témoignage de la Maman du drogué et je trouve qu’il est émouvant par son vécu (elle pensait à la mort de son fils pour lui éviter de souffrir, plus lui et sa famille !) mais aussi de la reconnaissance qu’elle transmet à votre association. Arrivez)vous à rassurer les familles ? Ne se sentent-elles pas mieux comprises et moins seules face à cette drogue ? est ce que c’est un suivi continu ? Prennez-vous des nouvelles ou est-ce que vous vous soumettez uniquement lorsque l’on en fait la demande ? Je vous embrasse amicalement.

 

13/10/2002

J’ai bien reçu le livre avec les documents que vous avez joints. J’ai commence à le lire et pour le moment, j’ai l’impression – il est vrai – que l’on peut se reconnaître dans différents paragraphes. D’ailleurs je me suis permis de souligner au crayon à papier quelques constations pour que Maman, si elle le lit prenne note de phrases importantes. Je vais essayer de répondre à vos questions :

 

Première question : - Qu’est ce qui vous agace ?

 

Il est vrai que lorsque nos parents sont au courant de notre vie de drogués, ils perdent confiance en nous et c’est très agaçant. Bien entendu, je peux le comprendre, car il nous arrive de mentir ou de cacher certaines vérités. Par contre, moi en toute franchise je suis d’une nature à parler clairement et à énoncer MA vérité, ce que Maman n’a pas compris tout de suite. Elle remettait sans cesse ma parole en doute et me disait : c’est une parole de drogué. Ses phrases m’ont beaucoup choquée et blessée. Je sais comme cela peut être difficile de faire le tri de la vérité et du mensonge. Par exemple, il peut arriver que petite, on ait des problèmes à l’école. Quoi doit-on croire ? le maître ou l’enfant qui est victime ? J’aurais pu mettre ce point dans le paragraphe du dessous car si Maman se permettait ces dires, c’est qu’elle voulait me faire réagir.

Aussi, il a été souvent question de sevrages. Chaque fois que j’ai dit que je voulais arrêter, j’étais sincère. Par contre elle m’a toujours cru. À force, j’ai perdu confiance en moi et je n’ai plus cru en moi. Maman se permettait sans cesse de me dire : « Tu avais dit que c’était la dernière fois », je pense que moi aussi, j’y ai cru. Donc je ne voulais pas non plus entendre de sa bouche que je m’étais trompée, cela fait mal. J’ai voulu me substituer. Maman n’était pas d’accord. Elle aurait préférée que je stoppe tout net, mais je ne me sentais pas capable. Je pense mieux me connaître et savoir quels sont les produits de substitution adaptés. Elle le faisait pour moi, pour que je coupe toute relation avec le produit. Comme j’étais toxicomane, j’étais devenue paranoïaque. Je croyais tout le temps que mon frère et ma mère parlaient de moi, ce qui ne devait pas être le cas, car je ne suis pas le centre de la terre. Au lieu de me raconter ce qu’ils disaient, ils se foutaient de moi, ce qui bien sûr me vexait. À force de les voir vivre, je n’avais plus le droit de téléphoner, elle cachait les cartes de téléphone, pas le droit de conduire, pas le droit d’emmener quiconque à la maison. Chaque fois que je voulais voir quelqu’un, tous avaient un rapport avec la drogue… je ne me sentais plus de leur famille. Donc je pensais sans cesse à fuir. Pour elle, étant toxico je n’étais plus moi-même (ce que je peux confirmer) cependant j’ai fait beaucoup de choses pour eux à mes yeux, pas pour elle. J’avais beau être ce que j’étais ; j’avais un cœur, des émotions, des sentiments, des ressentiments qu’il ne fallait négliger. J’étais humaine et comme chacun, j’étais blessée et heureuse et j’aurai préféré que parfois ils ne me considèrent autrement que comme ce que j’étais en apparence (droguée). Je ne sais pas si vous comprendrez ce point. Je veux dire qu’elle ne devait pas mettre tout le temps en avant ma dépendance, j’étais Anne-droguée mais avant tout Anne ! (Le prénom a été changé). Elle n’a pas arrêté de me comparer à ma sœur qui elle aussi était toxicomane, pourtant je suis une autre personne. Elle a donc plus ou moins davantage favorisée ma sœur que moi, car elle ne voulait pas faire les mêmes erreurs ? Pourtant elle aurait dû tenter car je n’aurais peut-être pas réagi de la même façon. Ainsi, elle disait souvent qu’elle serait fière PLUS TARD de nous. On a été ce qu’on a été malheureusement, pour moi ce n’a été qu’une passade de notre vie. Bien sûr qu’elle ne pensait pas que l’on serait ainsi !

 

Seconde question : - Qu’est ce qui vous encourage ?

 

Malgré cela, elle a toujours cru en moi. Elle n’a pas cessé de penser que je pouvais m’en sortir ; à chaque sevrage elle a été là, m’a donné les cachets nécessaires, elle a pris du temps et de la patience. Elle n’a jamais baissé les bras.

 

Elle a toujours respecté ce que je pensais, m’a toujours écouté lorsque j’en avait le plus besoin. Elle a essayé de me faire comprendre qu’il y avait un autre moyen que la drogue pour s‘évader et qu’il fallait à bras le corps surmonter ses problèmes. Elle m’a soutenue et n’a jamais négligé mes problèmes, elle m’a prise telle que j’étais et telle qu’elle me connaissait avant ma dépendance. Ceci m’a encouragé. Maman a cru en mes valeurs. Lorsque j’étais en manque et que je criais, elle était à côté de moi et se montrait forte, elle me disait que j’allais m’en sortir, qu’on y arriverait, quoiqu’il se passe ? Elle m’a montré qu’elle m’aimait et me l’a souvent répété pour que j’en sois sûre. Elle m’a dit que j’étais quelqu’un de bien et que je ne devais pas avoir honte. Pour me garantir de son amour, elle a affirmé qu’elle nous aimait ma sœur et moi de la même façon. Elle m’a laissé une chambre chez elle pour que je sache qu’il y aurait une place pour moi quand je voudrai revenir. Quand j’ai arrêté, elle m’a dit qu’elle était fière de moi et que je continue à m’accrocher. Elle m’a dit que la vie était belle et qu’il fallait profiter d’elle à plein dents, mais sainement. Que je méritais de la vivre pleinement et qu’elle ne m’avait pas mis au monde pour que je souffre. En plus, elle a avoué qu’elle souffrait de mon mal et que je serai tout le temps son bébé ! Cela m’a permis de réagir car je ne voulais plus la voir souffrir. Elle se projetait dans l’avenir (auquel je ne croyais plus) avec moi pour me faire comprendre qu’il me restait encore du temps et que je ne pouvais négliger le fait que je devais grandir. Elle a tenté d’arrêter la cigarette pour connaître le besoin et la difficulté de se séparer d’une dépendance.  Cela fait vingt ans qu’elle fume, elle n’a pas réussi mais elle a tellement de problèmes que je ne lui en veux pas. Elle m’a accompagnée dans mes démarches administratives et chez les spécialistes pour me soutenir et me faire comprendre ce qu’elle ressentait, cela m’a évité de me sentir seule face au problème. Elle a tenté de multiples solutions pour me sortir de mon trou, elle m’expliquait : celle-ci n’a pas marché, on essaye autre chose. Maman m’a conseillé pour la suite de mon sevrage, comme par exemple de couper les ponts avec tout ce monde, de me retaper physiquement et psychologiquement… j’ai suivi ses conseils, même de loin, car ils étaient ancrés dans ma tête. En conclusion, Maman a fait comme elle le sentait. Ce n’est pas bien, mais ce n’est pas mal. Je n’aurai jamais voulu être à sa place. C’est elle à qui je dois dire MERCI pour tout ce qu’elle a entrepris avec moi, de m’avoir supportée et de m’avoir mis en vie. Lorsqu’elle m’a mis dehors, elle a montré son ras-le-bol et m’a permis de reprendre naissance. Heureusement aussi, j’ai pu être accueillie dans ma famille et mes tantes ont bien voulu me soutenir. Sinon, je voulais vous prévenir que je partais lundi, je ne pourrai donc plus communiquer par mail avec vous. Mais vous gardez une place très précieuse dans mes pensées. Affectueusement.

 

13/11/2002

Comment allez-vous ? Je vous écris pour vous transmettre de mes nouvelles. Je guéris et atténue mes envies de jour en jour. Ce n’est pas simple, mais désormais je crois en ma capacité d’affronter la vie et de reprendre confiance en moi. J’avais commencé le livre, mais comme je partais, j’ai préféré le laisser à Maman pour qu’elle le parcoure. Mon cheminement est dur. J’ai établi un premier bilan du premier mois où j’avoue que de gérer le stress et maîtriser les angoisses avant qu’elles ne me submergent est fastidieux. Ressentir à nouveau les émotions et les douleurs physiques et psychologiques me paraît délicat. Par contre, renaître et se rapprocher de la nature me montre à quel point je suis passée à côté de plein de choses intéressantes. Que je compte bien rattraper ! L’éloignement de mes proches me permet également de régler des comptes aussi de reconstruire ce que je suis, en ôtant la honte et la culpabilité, sentiment dont je n’arrive pas à me défaire. Voici l’argent que je vous dois pour le bouquin. Je préfère ne pas attendre avant de ne plus rien posséder. Merci pour tout ce que vous avez entrepris pour moi et pour les anciens tox. Grosses bises, à bientôt j’espère.

 

06/12/2002

J’ai reçu votre lettre juste avant de partir pour un stage de sport en dépassement, alors je n’ai pas pu vous répondre de suite. C’est pourquoi ma lettre arrivera si tard. Je vais commencer par répondre à votre question puis je vous commenterai mon stage sportif. J’étais suivie par Mme… Elle était là pour que je lui confie mes secrets à propose de l’héroïne. C’est elle qui m’en a parlé. Au départ je n’étais pas tellement enjouée par sa proposition, car je ne voulais pas partir de chez moi. Et puis comme je vous l’ai expliqué, ma relation avec ma famille s’est dégradée. Alors j’ai pensé que cela pouvait être une solution, bonne. Pour cela, je devais écrire une lettre de motivation au Comité de Sauvegarde à l’Enfance et à l’Adolescence qui accompagne également des adultes. Lorsqu’ils ont reçu ma lettre, ils m’ont demandé de prendre contact avec une assistante sociale de leur groupe. J’ai téléphoné et pris rendez-vous. J’ai eu un premier entretien afin de remplir mon dossier administratif, plus tard un second avec le médecin, pour qu’il m’ausculte question santé et enfin avec le directeur général pour discuter et confirmer mon départ ou non. Tous ces rendez-vous sont étalés sur une durée d’un mois et nous sommes seuls (anciens-tox) à prendre les initiatives et les décisions. Pendant ce temps leur équipe reçoit notre dossier et cherche une famille correspondant à nos souhaits et notre caractère.

 

Nous devons prendre le train seul jusqu’à Paris, puis C. Nous devons financer le train ce qui nous sera remboursé avant de quitter le séjour ; si nous sommes restés au moins un mois.

 

En plus, nous établissons un contrat avec quelques règles. Si nous ne voulons rester qu’un moi, c’est possible, mais on peut signer un contrat de trois mois puis le renouveler. Nous n’avons pas le droit d’être rémunérés. Nous pouvons suivre une formation. Ceux qui ne touchent ni les ASSEDIC ni le R.M.I. touchent 20€.

 

Les familles d’accueil sont dédommagées par le C.M.S.E.A. Il existe également un Centre dans le Sud. Les éducateurs viennent me voir une fois par semaine pour un bilan. En ce qui concerne mes journées, personnellement je tricote, je couds. Nous allons à la piscine, nous marchons. J’ai diminué le Subutex de 2 milligrammes. L’équipe fait attention à mes demandes et mes envies.

 

Le stage de sport consiste à se dépasser physiquement et à travailler sur ses peurs et angoisses. Il dure une semaine. Nous sommes quatre ou cinq maximum à participer à ce stage. Pour moi, j’ai été fière de ce que j’ai pu donner, fière de mes exploits. Je ne me croyais pas capable de me surpasser, de posséder autant de volonté et de force. Je suis contente d’avoir reçu votre lettre. Je pense très sincèrement à tous ceux qui souffrent et je leur envoie un peu de lumière dans leur couloir si sombre. Affectueusement.

 

08/01/2003

Votre lettre m’a touchée. Oui, vous pouvez publier quelques lignes de mes lettres, car très sincèrement, s’il était possible que je puisse aider d’autres personnes, j’en serais ravie. Depuis que je suis petite, j’ai toujours eu envie de rejoindre les autres sur leur chemin et de pouvoir les aider à avancer. Alors vous me permettriez de commencer mon désir et vous me satisferiez.

 

Je compte entreprendre une formation professionnelle. J’hésite entre une spécialité communication ou sociale. Dans quelques jours, je vais prendre rendez-vous avec un conseiller professionnel qui m’aiguillera sur ma voie.

 

Je suis rentrée de… où j’ai profité de ces instants avec ma famille. Nous nous sommes retrouvés pour Noël et nous étions heureux. Par contre, la confiance n’est toujours pas bien présente ni intense. Je comprends leur réaction et je compte bien laisser encore de la distance entre eux et moi, pour pouvoir les retrouver pleinement plus tard. Lors d’une dispute où Maman et mon frère se sont ligués contre moi, j’ai eu l’envie de m’enfuir et de replonger, tellement je me sentais seule et différente. Il m’est encore difficile d’écarter ces tentations de mon esprit et j’avoue que devant les conflits moraux, je me sens démunie. Remarquez que je connais ma faiblesse. Je dois donc travailler dessus pour essayer de la surmonter. Le principal est que je n’ai pas assouvi cette envie, parce que aujourd’hui je m’aime comme je suis. Pour rien au monde je n’échangerais ma vie précédente pour celle où j’existe maintenant.

 

Dans quinze jours, je continue la diminution de Subutex pour passer à 4mg. Je me fais accompagner par un homéopathe et avec de la volonté cela devrait passer comme « une lettre à la poste ». Nous devons également poursuivre un second stage de sport pendant quatre jours avec de nouveaux objectifs dont nous parlerons avec les éducateurs.

 

30/01/2003
En ce moment, je suis en train de réduire mon Subutex. Je passe à 4mg/jour. Je suis un peu anxieuse, car dans mon esprit, je me souviens de ces jours passés sur mon lit en train de souffrir physiquement mais aussi psychologiquement. Je sais que je ne suis pas arrivée à l’abstinence, mais cela va venir à grands pas. C’est contre ma volonté que je me torture l’esprit. Je suis tellement contente d’avoir été sauvée grâce au Subutex qu’à nouveau je redoute de ne pas puiser en moi cette volonté et cette force qui me demande de me surpasser et de vaincre ma faiblesse. Comprenez-vous ?


Sinon, le stage niveau 2 n’avait pas vraiment de nouvel objectif, sinon qu’il demandait l’acquisition de techniques et l’autonomie sur corde en spéléo. Nous avons tous réussi et obtenu ce certificat qui peut nous permettre si nous le souhaitons de nous inscrire à un club de spéléo.

 

À propos de mes relations familiales, je suis en litige avec Maman. Elle croit que les jours où je suis restée chez moi, je suis retombée dans l’héroïne. Cela pour moi a été très dur à supporter. J’ai pleuré pendant deux jours, car je me rendais compte qu’elle n’avait encore pas confiance en moi. J’en ai parlé avec les éducateurs, puis avec mon psy. Ils m’ont expliqué qu’il fallait du temps pour qu’elle admette que je ne suis plus toxicomane. Ils disent que ce n’est plus mon problème mais qu’elle doit seule le surmonter. D’après eux, je devrais passer là-dessus. Ils pensent qu’il valait mieux que cela se passe dans la structuré spécialisée où je suis implantée. Je vous remercie pour la doc que j’ai lu attentivement.
Je vous embrasse.

 

19/03/2003

Je passe beaucoup de temps à mes recherches professionnelles car elles n’ont toujours pas abouti. Je suis aussi restée dix jours chez moi afin de décider mon renouvellement ou pas de mon contrat. Puis je suis revenue poursuivre mon séjour de trois mois et continuer mes démarches autant de soins que professionnelles. Cependant, voici un nouveau dilemme. Où suivre ma formation ? Tout s’est bien passée chez Maman, j’en suis naturellement ravie. C’est pourquoi il m’a été difficile de revenir, car je me sentais bien en famille, j’étais intégrée, heureuse avec les miens… avec tout ce que cela comporte. Et puis, Maman souhaitait que je reste à ses côtés. D’un autre côté, j’ai commencé des démarches sur… ; elles avancent, j’obtiens des résultats. Je reconnais que volontairement, je laisse de la distance entre l’héroïne et moi. Alors, non, je ne fuis pas, mais je ne veux pas provoquer cette redoutable rencontre. Dans ma tête, je ne suis pas à l’aise. Je me rends compte que je ne canalise pas toute mon énergie. Je n’organise pas mon emploi du temps pour mettre la priorité sur ma réalisation professionnelle. En ce qui concerne ma santé, je diminue le Subutex. Je me soigne actuellement à 3mg/jour. Les paliers sont de plus en plus rapprochés pour que je sente le moins possible le manque et que j’arrive à mes fins sûrement, pour que je puisse me réinsérer correctement socialement. Les éducateurs me proposent diverses solutions pour mon avenir, surtout pour les finances et le logement. Ils disposent d’appartements en sous-location (500F de charges et assurances comprises), à la seule condition de respecter le contrat et le suivi. Ma vie se restructure et je m’en réjouis, de plus le printemps est ensoleillé. Je suis arrivée à toutes ces conclusions du dilemme avec du temps et de la réflexion, avant de m’apercevoir de la cause de ma « déprimée. Merci de m’attacher de l’importance, je vous en suis reconnaissante. Je pense à vous.

 

À 34 ans, Jean-Marc, après 15 ans de fumette intensive, a enfin arrêté, mais il ne retrouve pas sa concentration et est même incapable de lire une B.D. Il lance cet appel sur le site drogue-danger-débat 

 

17/02/2003

J’ai 34 ans, je ne suis pas marié, et j’ai perdu mon job… J’ai été grand fumeur de haschisch depuis 1988 (15ans), allié à la prise de médicaments de type neuroleptiques depuis plus de quatre ans. J’ai décidé en nombre 2002 de stopper cette dépendance, et j’en ai fait une profonde dépression. JE suis encore pour l’instant hospitalisé dans un institut spécialisé mais je n’y retrouve personne dans mon cas précis, pour répondre à un tas de questions que je me pose. En fait, le problème principal est un manque total de concentration. Je n’arrive même plus à lire une bande dessinée, ou à regarder un film. Je ne parviens pas non plus à me concentrer suffisamment pour suivre une conversation plus de quelques minutes. Un de vous pourrait-il fort de son expérience, me dire si cet état est courant dans mon cas, et surtout, si je vais pouvoir évoluer… Merci à tous de tout cœur, mais je vous en prie, soyez francs et honnêtes.

 

21/02/2003

Mais à quelle fréquence tu fumais ? Combien par jour ?

 

24/02/2003

J’ai consommé pendant presque dix ans 3 grammes de fleur de cannabis pure par jour. Le tout, soit roulé en joints, soit à la pipe, soit au sipsi. Au cours des cinq dernières années, du fait que j’avais retrouvé un job, j’ai réduit ma consommation à la moitié, soit par semaine un sachet de 10 grammes… mais cela allié à la prise de neuroleptiques. J’ai stoppé tout, y compris le tabac, depuis quatre mois. Mais je suis encore en institut psychiatrique pour pas mal de temps : je dois me reconstruire, retrouver tous mes points de repères dans la vie réelle, et c’est très difficile. J’espère pouvoir arriver au bout et ne jamais rechuter. Qui que tu sois, si tu es consommateur, si petite que soit la quantité consommée, je t’assure que tu vas basculer en enfer, si tu n’y es déjà ! JETTE CETTE MERDE LOIN DE TOI…

 

Une prévention de rue spontanée

 

Février 2000

En sortant d’une porte cochère, face à un lycée, je dérange deux jeunes en train de fumer dans les encoignures du porche. Cigarettes de tabac, mais je remarque que les yeux de l’un d’eux brillent. Il s’agit d’une porte peu usitée et visiblement je les surprends : ils ne s’attendaient pas à voir quelqu’un surgir dans leur dos. Je sens que je peux et dois intervenir. C’est pour moi une question d’assistance à jeunes en danger. Je les taquine : « Tiens, vous n’êtes pas au Lycée à cette heure là ? » C’est un jeudi et il est 10 heures du matin. Un peu gênés, ils répondent : « Non, Madame, le prof de sport est malade ! Mais on va y aller ! »

 

J’y vais de ma petite réflexion sur la cigarette. Ils commencent à se sentir mal à l’aise, sans doute à trouver que je pousse le bouchon un peu loin. « Vous êtes de la police ou quoi ? Pourquoi vous posez plein de questions ? J’explique que je suis une Maman. J’ai beaucoup d’estime pour le travail des policiers, mais non, je ne suis pas de la police. Ils se rendent compte que ce que je leur dis me tient à cœur et sont sensibles à ma fougue.

 

« Madame, si vous êtes motivée, il faut faire une association ».

 

« Tout-à-fait ! » Surpris, ils regardent alors l’image du Phare que je leur montre et leur inspire à chacun une réflexion. L’atmosphère se détend.

« Madame, c’est pas simplement sur le tabac que vous la faîtes votre association ? » me demande celui dont le regard brille anormalement. Je le fixe. « Non sur le hasch ». « Moi, Madame, je fume ! » « Ça se voit dans tes yeux ». Il ne s’attendait pas à ce commentaire et tremble. Ma remarque l’a profondément touché. Il se tourne vers son copain et me demande : « Et lui ? » Je regarde alors le copain. « Non. C’est pas pareil que toi ». Il se trouble encore davantage. Il me désigne alors un jeune qui passe sur le trottoir d’en face. « Et celui-là, Madame, si vous saviez tout ce qu’il fait ! Celui-là, il n’a plus la chance d’aller au lycée ! » Silence.

 

D’autres jeunes stationnent un peu plus loin, par petits groupes. « Madame, allez voir ceux-là. Ils sont en train de se faire des joints. » Je ne bouge pas. Alors, ils hèlent les copains et bientôt, j’ai tout un groupe autour de moi, tous des garçons. Ils expliquent rapidement aux nouveaux arrivants ce que je fais. Tous sont très intéressés. Ils sont en seconde et ont 15-16 ans. Certains d’entre eux viennent de bénéficier d’une prévention à la drogue faite par une psychologue « complètement d’accord avec eux », les a confortés dans leurs fumeries. Pourquoi ne pas avoir réagi et laissé dire n’importe quoi. À un âge où les jeunes aiment à provoquer, n’ont-ils pas besoin de trouver du répondant chez les adultes ?

 

Je leur dis que je ne les accuse pas. Par contre « j’en veux beaucoup à ceux qui les entraînent et qui leur font du mal ». Cette fois, le climat est tout-à-fait à la confiance. « Madame, l’alcool, c’est bien plus grave que le shit ! »  « Écoute, on ne va pas comparer un malheur à un autre malheur. L’alcoolisme, c’est un malheur qui existe depuis longtemps en France. Le cannabis, c’est un malheur récent. La différence, c’est que le cannabis est une drogue lente, non pas une drogue douce, mais une drogue lente, comme un sous-marin qui te fait couler sans que tu t’en aperçoives ? Si jamais tu prends une cuite, c’est triste, mais tu as un signal d’alarme, pour toi, comme pour ton entourage. Pas avec le cannabis ! »

 

« Madame, c’est pas grave, puisque je fais du sport » « Ah très bien ! C’est absolument indispensable à votre âge ! Qu’est ce que tu fais ? »  « Euh ! Du foot, du tennis ! » « Tu fumes et tu veux faire du tennis ? Alors tu ne peux pas être précis dans tes gestes ! Encore tu me dirais de la course à pied ou de l’endurance, mais le tennis, cela demande trop de précision dans le geste. » Très ennuyé, il rétorque : « Mais Madame, j’aime pas courir ! »

 

Les  jeunes qui ont bénéficié d’une prévention sont encore tout imbus des propos de la psychologue et tentent de me les restituer. « Madame, on fume parce qu’on a une fragilité ! » « Mais à 15 ans, vous êtes tous fragiles ! Vous êtes des gosses, même bien plus fragiles que des enfants de CM2. C’est comme ça.  C’est à cause de votre âge ! Excusez-moi de vous appeler des gosses, mais je suis assez âgée pour me le permettre ! »  « Vous avez raison, Madame ! » « Madame, on fume, parce qu’on a un manque quelque part ! » « Mais heureusement que vous avez un manque ! Comment pourriez-vous avancer si vous n’aviez pas de désir ? »

 

Les langues se délient. J’encourage au mépris des dépendances et je les touche. « Madame, c’est tout vrai ce que vous dîtes ! » Plusieurs me disent : « Moi, Madame, j’ai fumé, mais j’ai arrêté par respect pour ma mère ! » Tout ce respect pour ma mère m’impressionne. Certains doivent partir en courant pour ne pas être en retard, mais d’autres les remplacent. « Moi, Madame, je fume ! » Et de nouveau : « Ça se voit dans tes yeux. » Trouble. « Tu devrais inviter tes parents à la conférence que l’on prépare. » « Non, Madame, il ne faut surtout pas que mes parents le sachent ! »  « Tu as tort, parce que le shit, ça tue ta volonté à l’âge où tu devrais la former ! Ca va te demander beaucoup d’humilité, mais tant que tu n’as pas assez de volonté, il faut que tu puisses dire tes tentations et t’appuyer sur la volonté d’un autre. » Un voisin opine de la tête. « En plus, si tout le monde te laisse tomber, qu’est ce qu’il te restera ? Ta famille ! Et même si ta famille te laisse, qu’est ce qu’il te restera ? Ta Maman ! Alors débrouille toi pour en parler ».

 

La drogue conduit à la mort, parfois très vite

 

« Comme tous les jeunes, Anne- Cécile croquait la vie à pleines dents. Comme trop d’adolescents, elle voulait être de toutes les expériences ! Sa dernière lui fut fatale, elle s’appelait ECSTASY.

 

À tous les ados, nous disons : ne faîtes pas comme Anne-Cécile. À tous les parents, nous disons : ATTENTION, même loin des grandes villes, les Marchands de MORT guettent nos enfants.

 

Anne et Jean-Michel, ses parents Clémence et Zoé, ses sœurs »

 

Écrit par Jean-Michel, le 10 juin 2002, quelques minutes après le DÉCÈS d’Anne-Cécile, qui aurait dû avoir 17 ans le 10 novembre 2002.

 


 

 

Evelyne Sullerot, sociologue, nous écrivait en 2002. Elle critiquait beaucoup "les psychologues et psychiatres dont l'archétype est Olievenstein qui voulaient évacuer la famille, la culpabiliser, la mettre à la porte car eux-mêmes étaient fascinés par les drogués et tenaient à en faire leur chasse gardée..."

Elle condamnait certains "qui faisaient des thérapies familiales pour finalement priver les parents de leur rôle de "définisseurs des interdits" qu'il doivent pourtant assumer"...

 

Voici quelques extraits de sa lettre :

 

 

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